Mémoires croisées

22/06/2008

FRAGMENT 3) Heidelberg au lieu de Pékin

1966-1968 : Heidelberg statt Pékin

Plan

1966 : la Chine en révolution et le départ manqué
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode français

1966-1968 : Heidelberg statt Pékin
Heidelberg, relents du passé
La peur de l’accent italien
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode allemand

“Renouveau” nazi ou continuité ?
(ma première expérience animalière :
j’assiste à une réunion nazie avec un étudiant SDS)

L’utopie compensatrice ou les effets psychiques de la Misère allemande.
(Une manière d’éclairer un genre que l’on tend à discréditer)

Printemps 67 : une escapade à Hambourg, l’envers de Heidelberg

Pas à ma place. Nouveau départ

*

Désir de changement

Un jour du mois de novembre (ou décembre) de l’an 1965, dans un café à proximité du lycée où j’enseignai l’allemand, à Nogent-sur-Marne, devant notre tasse quotidienne, des collègues — jeunes — évoquèrent leur retraite (encore lointaine). Une manière d’énoncer l’ennui, un ennui intellectuellement mortifère. Le professeur de français, montrant sa pile de copies, disait devoir «lire» un mauvais livre par semaine, il se sentait devenir idiot, le professeur d’anglais disait s’ennuyer à répéter les mêmes règles, et ainsi de suite. Je fus littéralement prise de panique. Un désir de changement m’envahit.

Le soir de ce même jour, lisant le Monde, j’entrevis en dernière page une courte information : la Chine recrutait des professeurs de français. Je posai ma candidature et un projet de thèse, Brecht et la Chine. Je précise que j’avais une double licence, d’allemand et de français, que j’avais préparé un Certificat de Littérature comparée pour faire le lien entre les deux licences, et que j’apprenais le chinois aux Langues orientales.

Le sentiment étrange que la vie se charge parfois de tisser, à l’insu de l’intéressé, des liens entre des éléments disparates qui, à première vue, paraîtraient incohérents.

Ma candidature fut acceptée par les Affaires étrangères, puis par les instances chinoises. Je réussis, avec un entêtement certain, à négocier l’apprentissage du chinois. Pas simple à obtenir.

Je fus soutenue dans ce projet par madame Kouhana, rencontrée à Alger dans le cadre d’une démarche administrative, lors de mon affection en Algérie dans les années 1960-1962. C’est par elle que je connais tous les dessous d’une histoire à rebondissements.

Je préparai donc mon voyage, rencontrai une jeune enseignante qui en revenait, elle me donna des conseils pratiques. Je me souviens, il fallait, entre autres, emporter des fermetures éclair, introuvables en Chine. J’en avais achetées une dizaine de couleur différente. Je les ai encore. Des reliques pour musée.

*

Le fonctionnaire sous tutelle : le mode français

Il restait à obtenir le détachement de l’Éducation nationale aux Affaires étrangères. Une simple formalité, pensait-on, qui serait résolue lors du mouvement du personnel enseignant en juin. Furieux de n’avoir pas été consulté, l’inspecteur d’allemand M. F., mit son veto. Qu’est-ce qu’un professeur d’allemand pouvait aller faire en Chine ? Dire que j’enrageai, c’est peu. Lui qui m’avait laissée partir contre mon gré en Algérie, malgré l’intervention d’amis le connaissant, créditant de son autorité la “pacification” colonialiste dans le cadre duquel j’étais envoyée en 1960, s’opposait maintenant à mon projet chinois qui, de plus, était un vieux rêve d’enfance ! L’insupportable même. Après plusieurs nuits blanches, je décidai de démissionner à compter du 1er octobre 1966. Je passai le mois de juillet à rédiger une lettre de plusieurs pages au Ministre de l’éducation Nationale, qui, « fut lue et relue durant un mois par M. Sidet, Directeur de Cabinet », m’avait dit mon auxiliaire, madame Kouhana (l’auxiliaire étant dans la terminologie de Propp, l’allié de l’agressé dans le conte merveilleux). Dans cette lettre, je parlais longuement de mon expérience algérienne* qui m’est longtemps restée au travers de la gorge. « Je partirai en Chine quel qu’en soit le prix », avais-je dit aux responsables des relations avec les instances chinoises, qui redoutaient d’avoir à revenir sur une acceptation difficile à obtenir.

L’année scolaire commençant le 20 septembre, ma démission devenant effective le 1er octobre, j’étais donc au lycée quand madame Kouhana me téléphona.

Asseyez-vous ! avait-elle dit en guise d’introduction. Vous partez !

J’annonçai la nouvelle au Directeur de l’établissement avec la joie que l’on peut imaginer.

Cet affrontement avait fait le tour des couloirs du ministère, aussi, un jour, parlant chez des amis de cet inspecteur, connu pour ses positions intransigeantes, une invitée se mit à raconter mon histoire, ignorant que j’en avais été l’héroïne.

Je n’ai jamais rencontré ce haut fonctionnaire, mais j’ai envoyé un bouquet de fleurs à sa femme, pour le remercier. Quand on demanda à mon auxiliaire, pourquoi cette obstination à partir en Chine, prise de court, elle inventa une histoire de chagrin d’amour qui me tuait. Fou rire ! Tout le monde compatit et comprit. J’aurai préféré qu’elle dise la vérité, à savoir que je trouvais inacceptable qu’un inspecteur puisse prétendre décider du cours de la vie d’un enseignant.

*

HEIDELBERG statt PÉKIN

La révolution culturelle avait éclaté en août 1966, en octobre, les Chinois qui estimaient n’avoir plus besoin de professeurs de français annulèrent le contrat. J’étais détachée, mais je n’avais plus de poste. Un mois plus tard, en novembre 1966, je fus nommée sur un poste d’Attachée culturelle et déléguée au Romanisches Seminar de l’université de Heidelberg. Un poste que les enseignants des Affaires étrangères n’obtenaient qu’après avoir travaillé dans les coins les plus reculés du monde.

J’aurais pu, si j’étais partie en juillet, assister à la Révolution culturelle. Me connaissant, je crois que j’ai eu de la chance d’aller à Heidelberg et non à Pékin.

*

Heidelberg, relents du passé et Misère allemande

J’ai un rapport très physique aux villes. Je les sens comme un animal, sans grandes nuances. De l’ordre du rapport amoureux, de la détestation ou de l’indifférence. Je disais adorer Strasbourg, détester Troyes (cette ville où une femme qui se promenait seule en début de soirée — en juillet — donnait le sentiment de draguer), je disais avoir été fascinée par New York, Tokyo, avoir aimé Pékin (le Pékin où je séjournais du 21.03 au 30.04.1993), une ville que je trouvais laide, mais j’aimais les Pékinois, rieurs, curieux, inventifs, j’aimais ces hommes enceints portant leur enfant sous leur veste, j’aimais leur manière de traverser une large avenue entre les cyclistes qui, eux-mêmes, avaient un art de l’esquive, souvent étonnant, j’aimais ces groupes de soldats croisés, qui marchaient si mal aux pas cadencés, ces jeunes femmes qui avaient ingénument détourné l’uniforme militaire lui donnant une élégance fragile, j’aimais leur manière chaleureuse de vous reconnaître, de vous donner la main si vous demandiez de l’aide, leur manière de vous fourguer leurs marchandises avec une telle conviction qu’on se laissait faire pour le plaisir de jouer le jeu de la séduction.

Quand j’aime une ville, je la conquiers avec mes pieds, qui en gardent une mémoire tenace. Pékin, New York collent toujours à mes semelles. Certaines villes me laissent indifférente, j’en garde alors un souvenir assez flou. Copenhague, Kyoto (mais oui!) appartiennent à cette classe de villes.

Heidelberg, la célèbre ville romantique, admirée pour son paysage, si romantique qu’un pilote américain aurait refusé, dit la légende, de larguer ses bombes sur la ville, me déplut dès mon arrivée. Pourquoi ? Je le découvris progressivement. À Heidelberg, épargné par les bombardements, flottaient dans l’air des relents faisandés du passé. Une manière d’être, de parler de la génération de l’avant – früher, un temps où l’ordre régnait, avant… avant… on ne voyait pas çà ! - früher sah man so was nicht (ces mouvements étudiants). Früher, un adverbe temporel si proche de Führer qu’on pouvait l’entendre comme un lapsus.

*

La peur de l’accent italien

La nomination d’une lectrice de français portant un nom italien affola un certain Herr Professor du Romanisches Seminar, M. P. Elle risquait d’enseigner le français avec un accent italien! disait-il à qui voulait bien l’écouter, une manière de donner son avis sur une nomination pour laquelle il n’avait pas été consulté. Et pour cause, j’avais été parachutée de Paris par les Affaires étrangères, qui, après mon affrontement avec M. F., tentèrent de régler au mieux un détachement qui avait perdu son point de chute.

Le jour de la réouverture semestrielle de l’Université, les nouveaux enseignants devaient décliner leur CV devant l’aréopage des professeurs. Ce que je fis avec ma voix habituelle, qui aurait ressemblé à celle d’Edwige Feuillère, m’avait dit un comédien du TEP**. M. P. n’a donc pas pu échapper aux charmes d’une telle voix. — Ach, diese Stimme! – Ah, cette voix ! disait-il, se répétant. Mais, j’ai la mémoire affective des éléphants.

Parce que Président d’honneur de l’Institut, le Professeur avait l’habitude de convoquer — et non pas de convier — lecteur ou lectrice de français, à un thé «pour les connaître». En fait, pour assurer son autorité sur ces enseignants, marchant ainsi sur les plates-bandes du Directeur de l’Institut français qu’il estimait assez peu. Un autre métèque au nom slave (Tchégloff) qui manquait de titres universitaires, à ses yeux. Une collègue, Monique Ch. qui avait l’habitude de se rendre à ces invitations/convocations, fut chargée de me dire que le Professeur P. m’attendait pour un thé, tel jour, à telle heure. Colère froide.

— Pour qui se prend-il ? Vous direz à M. P. que ce jour-là, j’ai mieux à faire!

Elle en fut étonnée, mais la réaction lui plut. Le Directeur de l’Institut français sembla apprécier ma réaction. M. le Professeur P. ne renouvela pas l’invitation. Nos relations ont eu cette bonne tenue un peu guindée que la distance polie confère aux jeux sociaux.

*

Le fonctionnaire sous tutelle : le mode allemand

En Allemagne, les fonctionnaires ou assimilés devaient jurer fidélité à la Constitution allemande, ce qui avait pour effet — entre autres — d’interdire le droit de grève aux fonctionnaires. Tout le monde, y compris les lecteurs étrangers, considéraient cette « allégeance » comme une formalité administrative. Quand je fus convoquée par le Directeur du Romanisches Seminar pour signer mon contrat, il me demanda de lire un texte engageant ma fidélité à la Constitution allemande. Personne ne m’avait prévenue. Je bondis, disant que je n’avais pas juré fidélité à la Constitution française, et que ce n’était pas en Allemagne, surtout pas en Allemagne, que j’allais commencer. De plus, j’ignorais le contenu de la Constitution allemande.

Ce refus embarrassa tout le monde. Le Directeur de l’Institut français qui a probablement fait un rapport à Bonn, aux Affaires culturelles, n’était pas mécontent de cette réaction. Sans le dire ouvertement, diplomatie obligeant. Personne, devant ma détermination, ne risqua le rapport de forces. Le Directeur du Romanisches Seminar a dû trouver une parade dans un statut hybride, j’étais à cheval sur deux institutions, l’Université allemande et l’Institut français. Mais, il déplora cette « réaction de Française ».

Rétrospectivement, je pense que cette réaction à l’instinct, irréfléchie, ne manquait pas de flair politique, car c’est au nom de cette Constitution qu’en 1972, l’Interdiction professionnelle – Berufsverbot a été introduite, qui excluait de la fonction publique, les opposants, communistes en particulier, dans un pays où le Parti avait recueilli 2 % des voix. Le recteur de l’université de Heidelberg eut à subir les effets de ce décret — le Radikallenerlass — non pas parce qu’il était communiste, mais parce qu’il manquait de zèle dans l’application des sanctions. Peut-être avait-il gardé la mémoire du Früher/Frührer, car ce décret — dirigé contre lesdits «Radicaux» — qui visait à intimider TOUTES les formes d’opposition, avait dans sa forme des accents douteux qui devaient troubler un démocrate.

*

“Renouveau” nazi ou simple continuité ?

Ma première expérience animalière

Dans le courant de l’année 1966-1967, le Nouvel Observateur publia un article sur le «renouveau» nazi. Surprise, je partis en quête d’informations. Je m’enquis de la presse nazie, mais je ne parvins à trouver dans les kiosques qu’une feuille de choux locale insignifiante qui avait peu de lecteurs. Une manifestation devait se tenir dans les environs de Heidelberg. Je décidai d’y aller, mais pas seule.

C’est ainsi qu’un étudiant SDS aux cheveux longs (à l’époque, un signe d’appartenance politique) et une lectrice, vêtue d’un tailleur de cuir noir, qui cachait son regard derrière des lunettes de soleil noires, se rendirent à une des premières réunions officielles nazies de l’après-guerre, dans une ville universitaire, Heidelberg. Vu le cadre, le couple devait paraître bizarre. Aux innocents les mains pleines, j’avais pourtant l’intention de passer inaperçue.

Quand j’entrai dans la salle (moyenne), j’eus d’abord un choc, une première impression très désagréable : la majorité des participants étaient âgés, mais je repérai, parsemés dans la salle, des jeunes gens qui avaient de belles têtes ardentes, les mêmes que je croisais à l’Université. La relève semblait assurée. Désagréable et inquiétant.

Sur une table, à l’entrée, des piles d’ouvrages. Je jetai un œil, les couvertures ressemblaient à celles de ces ouvrages que l’on trouvait alors dans les gares, criardes et aguicheuses. J’avais été tentée d’acheter quelques ouvrages, mais l’étudiant qui m’accompagnait me dit, sur un ton vif, qu’il ne salirait pas le coffre de sa voiture avec cette littérature ! Dissuasif.

Nous nous sommes installés, discrètement. L’étudiant qui m’avait accompagnée, «vraiment pour me faire plaisir», lisait un journal, décidé à ne pas perdre son temps à écouter leur Quatsch (baratin). De mon côté, je me tenais sage comme une image, prenant scolairement des notes, tout en observant discrètement les gens autour de moi, derrière mes lunettes noires. En face, légèrement sur la gauche, un homme de quarante ans environ, une “tête de sympathisant nazi classique”, à proximité une jeune femme, grise, qui sortait tout droit de ces intérieurs petits-bourgeois qu’il faut avoir connus pour savoir à quel point on y sent le moisi, le renfermé physique et moral. Muffig. En face de moi, un homme d’une trentaine d’années en costume bleu-gris, échappa à ce classement rapide au faciès. Je lui trouvais une tête de “syndicaliste”. Allez savoir pourquoi.

Les discours commencèrent. Un vieux monsieur, un Allemand de l’Est qui avait été chassé des territoires polonais, nombreux dans la salle, du genre ancien combattant, presque émouvant dans ses nostalgies territoriales, parla de la reconquête des territoires perdus, non seulement des terres échues aux Polonais, mais aussi de l’Alsace et la Lorraine. Je me préparais à demander, poliment, quelle solution il envisageait, si les Lorrains et les Alsaciens refusaient cette nouvelle annexion. Par la discussion ! ne cessait-il de répéter.

Pour continuer à vivre, il avait manifestement besoin de rêver. Pas de quoi s’émouvoir.

Durant les dix premières minutes, la salle était calme, tout le monde écoutait poliment. Et puis, ça et là des ricanements, des rires, des éclats de voix ironiques commencèrent à produire une électricité communicative. Celui que j’avais étiqueté «sympathisant nazi», qui n’avait cessé d’opiner du menton, lâcha même un «zu primitiv-trop primaire» quand il entendit le ricanement de son voisin, la «tête de syndicaliste», qui me prit subitement à témoin, en allemand : — Vous entendez ? à mourir de rire ! Il va repartir à la conquête de l’Alsace et la Lorraine! Je le regardai, interloquée, pourquoi s’adressait-il à moi et non à son voisin immédiat qui venait de dire zu primitiv ? Il continua d’ironiser, toujours ne s‘adressant qu’à moi.

En fait, au bout de vingt minutes environ, tout le monde savait qui était qui. Je n’étais pas la seule observatrice. Les jeunes gens dont la présence m’avait désagréablement surprise étaient des étudiants venus apporter la contradiction. Je respirai et ça devait se voir, je regardai la salle avec un certain plaisir, je surpris alors des regards proprement meurtriers. Un énorme bonhomme, à l’autre bout de la salle, me fusillait du regard.

Cette reconnaissance physique, animale, m’a toujours intriguée. Enseignante, nécessairement attentive à ce qui se passait dans la classe, j’ai toujours été fascinée par les radars des enfants.

Quand un enseignant entre pour la première fois dans sa classe, il est face à un groupe qui fait bloc face à l’intrus, avec lequel ils vont devoir vivre un an. Qui est-il ? Tous leurs sens sont mobilisés, tendus vers la réponse. Mille radars sont braqués sur la peau de l’intrus, il est impossible de tricher, ils savent très vite qui l’on est, avant même qu’on ait parlé. Ce savoir a toujours été pour moi très mystérieux. Quand l’occasion se présentait, je questionnais. Des élèves de seconde du lycée de garçons d’Orléans qui avaient chahuté leur professeur d’allemand, de la sixième à la troisième, et qui étaient donc nuls en allemand, m’ont dit après un semestre durant lequel je leur avais mené la vie dure :

— C’est une question de peau !
— Ça veut dire quoi ?
— Ça se sent, si un prof s’intéresse ou pas à nous,… ça se sent… s’il a peur, on le bouffe !

Image spontanée du dompteur dans la cage des fauves. Qui se fera bouffer ? Si l’enseignant de manière aussi instinctive que les élèves ne détruit pas cette cage et ne dit pas clairement, avec son seul corps, qu’il n’a pas l’intention de bouffer, mais qu’il ne se laissera pas bouffer, il vaut mieux qu’il change de métier. Il m’est arrivé, quand, étudiante, j’occupais un poste de maîtresse-auxilaire, d’entrer dans des classes bordéliques pour apporter un pli à un enseignant incapable de tenir sa classe, le spectacle en était navrant.

D’une manière sinon semblable, du moins approchée, quand des individus inconnus pénètrent dans un espace où se réunissent des individus qui partagent un même idéal (en ce cas, une réunion de nazis nostalgiques), et qui donc font masse au sens électro-magnétique du terme, la question immédiate, non formulée, est de savoir si ces inconnus sont des sympathisants ou des indésirables. Avant même d’êtres verbaux, les relations commencent par être physiques, corporelles, car nos corps, à notre insu, envoient des signaux que le groupe mis en alerte par cette présence, décode inconsciemment.

Je suis convaincue qu’il s’agit là d’un vieil héritage phylogénétique, très archaïque et encore très vivant chez les enfants qui vous «sentent» comme le fait un animal. Des situations d’alerte réactivent cet héritage chez l’adulte. Celui qui est sur le qui vive, qui craint, envoie à son insu des messages d’alerte imperceptibles, mais visibles à l’œil exercé. Je suis souvent étonnée par la transparence de certains corps. Nous sommes façonnés par nos actions, par nos pensées, par ce que nous sommes déjà devenus, et nos corps signifient à notre insu. Les fins limiers le savent. Une très vieille histoire de chasseur.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, nous, les opposants, étions à découvert vingt minutes après l’ouverture de la réunion. Sans avoir rien dit. J’ai compris après-coup (comme souvent) que j’étais moi-même transparente !

J’eus à peine le temps d’admirer l’insolence de ceux que les appareils politiques appelaient «gauchistes», insolence qui désarçonna rapidement les vieux combattants. Derrière leur aménité de façade — ils se disaient ouverts à la discussion, car il ne fallait pas reproduire les erreurs du passé — la férocité était tapie, manifestement, ils auraient souhaité pouvoir envoyer ces jeunes contradicteurs à la géhenne.

L’étudiant qui m’avait accompagnée commença à lancer en silence des signes d’impatience, il finit par me demander si je n’avais pas encore assez vu. J’aurais aimé assister à toute la manifestation, mais je ne voulais pas abuser de sa bonne volonté. Nous avons quitté la salle en claquant la porte. Dans la voiture, une 2CV, il me demanda si j’avais eu vraiment l’intention d’acheter des ouvrages nazis.

— Oui et non !
— Oui, parce que je pense qu’il est bon de savoir ce qu’ils écrivent et lisent! Non, parce que leur donner de l’argent a quelque chose d’insupportable.
— On aurait dû les voler !
conclua-t-il.

Bonne idée ! Et aussitôt, je me mis à délirer sur ce qui aurait pu se passer si une Attachée culturelle de l’Ambassade de France, lectrice à la prestigieuse université de Heidelberg, avait été prise en flagrant délit de vol de livres nazis dans une réunion nazie, en compagnie d’un étudiant SDS, chevelu. Ce fut une beau fou-rire ! Et une manière de dissoudre le malaise physique qui sournoisement avait engourdi nos corps.

*

Comment aurait réagi l’Ambassade ? Il est sûr qu’au minimum, on m’aurait rappelée à l’ordre et à plus de discrétion. Et au maximum ?

Il importe de rappeler qu’en 1966-1968, le national-socialisme, le fascisme, le vichysme n’étaient pas encore des objets d’études très répandus.

*

La manifestation nazie à laquelle j’avais assisté m’avait paru si archaïque que je ne parvenais pas à prendre au sérieux ces résurgences. « Le retour des nazis » me paraissait une affaire « gonflée » et je m’apprêter à écrire au Nouvel Observateur. D’où ma surprise, quand une semaine plus tard, mon accompagnateur déposa sur mon bureau une pile de journaux nazis. Le Deutsche Studentenanzeiger (DSA) était « distribué gratuitement et massivement dans les universités. Il les avait trouvés chez un camarade qui surveillait de près les résurgences du nazisme contrairement à lui ». Ce journal, continua-t-il, avait été interdit. Organe du Bund nationaler Studenten, il avait eu pour titre Student im Volk- Étudiant dans le peuple. Il avait reparu en juin 1961, et depuis mai 1962, il était publié par le NATIONAL-VERLAG qui appartenait à Waldemar Schütz, qui avait appartenu à l’Ordre des Junker – Ordensjunker, avant de devenir Hauptsturmführer de la SS. Schütz publiait aussi le Deutsche Wochen-Zeitung (DWZ), journal de la droite radicale, le REICHSRUF (L’Appel du Reich), organe du Deutschen Reichs-Partei (DRP) qui deviendra à partir de janvier 1965, l’organe du NPD, sous le titre Deutsche Nachrichten (Nouvelles allemandes). Les rédacteurs et collaborateurs du DWZ étaient d’anciens nazis, connus : Heinrich Härtle, Dr. Peter Kleist, Dr. Hans W. Hagen, Prof. Dr. Herbert Cysarz…

Les DSA et DWZ partageaient des articles culturels. Un certain Peter Dehoust du DWZ avait signé dans le journal étudiant, DSA, une attaque contre Eugen Kogon, auteur d’un des premiers ouvrages sur le système nazi, Der SS-Staat – Das System der deutschen Konzentrationslager paru en 1946. Un certain Dietmar Holleck avait engagé au printemps 1966, une polémique avec le Professeur Dr. Helge Pross de Giessen qui avait pris position à la télévision contre l’expansion du radicalisme de droite à Giessen.

J’avais de quoi faire ! Sur la pile de journaux nazis, il avait pris soin de déposer un mensuel de gauche, CIVIS, n° 12, 1966, qui s’interrogeait sur le retour des nazis.

Je me souviens avoir lu quelques numéros du DAS, avec difficulté. J’ai retrouvé le carnet où j’avais collé les échanges épistolaires Pross-Dehoust-Holleck et relevé, avant de jeter les journaux, des bribes d’arguments et différentes dénominations des “rouges” étudiants, plus pour m’en amuser que pour les penser.

Aujourd’hui, la relecture des notes me sidère. Comme me sidère ma naïveté de l’époque. Le territoire politique s’était réduit pour moi aux « gauches – die Linken » qui, à l’université de Heidelberg, occupaient bruyamment le terrain. En fait, le renouveau nazi n’était qu’une forme de continuité et les mouvements étudiants, des formes de contestation qui tentaient d’ouvrir l’Allemagne sur autre chose. S’y manifestait aussi le mal-être de la nouvelle génération, fils, filles de parents compromis par leur adhésion ou leurs silences ou leurs compromis.

*

Et pourtant… dans cette ville sur les rives délicieuses du Neckar, les relents fascisoïdes se rencontraient avec une telle fréquence dans de menus détails de la vie quotidienne que j’étais en permanence traversée par une angoisse diffuse, insaisissable. Parfois même insue. Vous couriez vers un tramway sur le point de démarrer, pour gagner quelques mètres, au lieu d’entrer à l’avant, vous entriez par la porte du milieu, une fois sur deux, il se trouvait un conducteur pour fermer les portes sur vous et vous engueuler. — Ce n’était pas l’entrée, das macht man nicht ! … vous étiez donc coincé entre les deux portes. Dangereux et douloureux. Seule une remarque désobligeante sur «l’ordre» teuton me délivrait.

Dans une Wirtshaus où j’entendis un bonhomme embiéré tenir un discours nazi sur les Juifs, j’ai perdu mon sang-froid, quand j’ai vu des têtes opiner, j’ai ridiculement menacé l’individu avec un tabouret, s’il ne se taisait pas. Je me souviens encore de la surprise… et du silence. Aujourd’hui, je déposerai plainte.

Une autre fois, j’étais dans un autobus à l’arrêt, une fillette traversa la rue en courant pour attraper de justesse l’autobus qui allait démarrer. Elle faillit se faire écraser. L’enfant était blanche à faire peur. L’autobus était plein de femmes d’un certain âge, mères ou grands-mères. On aurait pu penser que l’une d’elles s’occuperait de la fillette, l’apaiserait. Elle n’avait pas mis le pied dans l’autobus que celui-ci se transforma en basse-cour, elles houspillaient, injuriaient la fillette ! Je lâchai quelques remarques rageuses bien senties, les renvoyant à ce sésame de l’ordre teuton, Das-macht-man-nicht Ça ne se fait pas ! L’autobus fit silence d’un coup. J’aurais préféré qu’on remette l’étrangère à sa place, mais non, même pas. J’avais crié plus fort qu’elles, et elles s’étaient tues. La secrétaire du Romanisches Seminar, avec qui j’aimais bavarder, m’avait dit un jour, au sujet du Das-macht-man-nicht! — Si vous tombez, ils ne vous aident pas à vous relever, au contraire ils vous donneront le coup de grâce ! Cette remarque qui faisait écho à celle d’une collègue, Idoine, rencontrée en Algérie, parlant d’un officier SS de Ravensbrück, qui achevait à coups de bottes la femme tombée à terre, avait insufflé une colère froide à mes remarques.

Parce que Rainer W. Fassbinder a su capter ce ‘fascisme’ larvaire au quotidien, j’ai toujours eu des difficultés à voir ses films qui remuaient quelque part, ces angoisses diffuses qui parfois me submergeaient à Heidelberg.

Dans cette ville que je n’ai pas aimée, mon univers se limitait à l’Université et à la fréquentation d’étudiants, SDS en particulier, qui me rassuraient sur l’Allemagne. L’intense politisation de cette génération s’accompagnait d’une insolence qui me ravissait, moi qui en Allemagne avais toujours souffert, dans le quotidien, de «l’untertanisme» courant que l’on pourrait traduire comme un goût prononcé pour «la servitude volontaire». Ces étudiants de gauche qui offraient des fleurs aux policiers qui, à l’époque, lors des manifestations, les précédaient à bicyclette comme de bons pères de famille, ces étudiants qui savaient réfuter — avec humour — des arguments douteux, en particulier le früher de la génération nazie, apportaient de l’oxygène à la germaniste que j’étais. J’assistais parfois à des réunions politiques, le foutoir gauchiste m’amusait, même s’il m’arrivait de percevoir ce quelque chose qui traverse toutes les formes de militantisme et qui n’est pas sans rapport avec le goût du pouvoir.

À L’ÉPOQUE, ce que je ressentais restait flou, de l’ordre de la sensation. L’emploi du terme pouvoir aujourd’hui est un effet rétroactif d’une expérience plus riche.

Je me souviens d’une jeune ex-Brigadiste rouge, rencontrée chez une cousine à Bordighera, elle se disait férocement anti-communiste, antistalinienne. Elle s’était reconvertie dans l’animation culturelle, théâtrale. Quand je lui demandai ce qui l’intéressait dans cette nouvelle occupation, après quelques secondes de silence, elle dit : — Il pottere sopra i gente — le pouvoir sur les gens. La lutte armée avait dû lui apporter quelques jouissances.

AUJOURD’HUI, je sais que ce n’est pas le fascisoïde ordinaire qui est dangereux en soi — et de toute manière, avec ses mille facettes toujours se renouvelant, il est consubstantiel aux sociétés divisées (et pas seulement occidentales), certains même disent consubstantiel à l’humain (?), feignant de savoir ce qu’EST l’humain. Quoi qu’il en soit, le danger vient du politique, quand il vise à coloniser les imaginaires, à corseter les affects, à faire mousser les plus vils, quand, sous son impulsion, le disparate s’agglutine, quand le politique dénie la Loi, quand il parvient à donner en pâture à des haines intimes, ces Autres qu’il a pris soin d’exclure, fabriquant des points de fixation. Il est dangereux quand il réactive une tradition aux racines profondes. Le ”national-conservateur” — anti-moderne, manichéen, férocement antisémite — est antérieur au nazisme. Le journaliste Wilhelm Marr avait créé une Ligue antisémite-Antisemitenliga, en 1879, Adolf Stoeker, Prédicateur à la cour, et son Parti social-chrétien – Christlichsozial Partei, développaient aussi un programme antisémite en 1879. En 1889, il existait deux partis antisémites au Reichstag. La première guerre mondiale radicalisera ces mouvements en Allemagne, mais pas seulement.

Dans les années 1966-1968, ces dangers n’existaient pas.

*

L’aveuglement politique comme forme d’ignorance historique?

Durant ces deux années, je n’ai pas cherché à penser le lien entre ce que je vivais au quotidien et ce qu’on désignait à tort comme un ‘retour’ du nazisme, analysé par CIVIS avec précision. À l’époque, je ne savais pas grand chose sur le nazisme, d’une part parce que j’en avais été protégée par un père prévoyant qui avait quitté l’Europe quand il comprit qu’une nouvelle guerre se préparait et ce dès 1934, et d’autre part, parce que durant mes études de germaniste à la Sorbonne (années 55), le silence le plus compact pesait sur le national-socialisme et la littérature des exilés. Ernst Jünger était préféré à Brecht, « trop politique », malgré ses succès foudroyants en 1956 et ses effets transformateurs sur le théâtre européen d’abord, ensuite sur le théâtre aux quatre points cardinaux du globe. Mais peut-on, décemment, estimer le pathos militaro-romantique de Jünger comme a-politique ? Enfin, le nazisme — même toiletté — me paraissait sans avenir comme mouvement politique, presque exotique, alors que j’étais sensible aux formes ‘larvaires’, ‘fascisoïdes’ qui continuaient à imprégner les corps, les têtes, le dire… Par manque de connaissances historiques, j’étais incapable de penser cette ‘résurgence’ comme une continuité, effilochée certes, qui méritait d’être explorée.

D’où une question d’importance : est-il possible de penser politiquement sans savoirs historiques ?

Et pourtant, le mensuel CIVIS qui analysait la poussée électorale du NPD dans les années 1964-1966 dans différents Länder, le Bade-Wurtemberg, la Bavière, le Schlewig-Holstein, avançait des chiffres inquiétants. Dans les notes griffonnées, j’ai retrouvé les noms d’anciens nazis membres du nouveau NPD. Sur les onze membres du Präsidium, j’avais relevé 5 anciens combattants – Ehemalige alte Kämpfer. Wilhelm Gutmann, employé à Karlsruhe, fut un national-socialiste de la première heure, maire de Baden en 1933 ; Otto Theodor Brouwer, commerçant de Brême, était entré au NSDAP en 1931 ; Otto Hess, responsable de la propagande et de la formation avait adhéré au NSDAP en 1930, il était devenu Obersturmbannführer dans la SS.

La bête immonde était toujours là, un peu vieillie, défaite, mais pensant qu’elle avait l’avenir devant elle. Elle engraissait des deux côtés du rideau de fer. Métamorphoses de surface, mais non pas disparition. Et pas seulement parce que les pouvoirs démocratiques ou “socialistes” blanchirent d’anciens nazis. De part et d’autre, on usait d’arguments, de notions, méthodes, qui avaient été forgés ou consolidés durant le national-socialisme, sans même s’en rendre compte, tant les stéréotypes étaient entrés dans les langues européennes, dans les têtes. Dans la presse de la droite allemande, d’une manière très générale, les dénominations des «rouges» avaient des tonalités nazies, une même métaphorique bactériologique, réifiante, les mêmes stéréotypes, la même agressivité, l’appel au meurtre contre les «hordes bolchevistes». Discours qui ont balisé la trajectoire des balles sur Rudie Duschke en avril 1968 sur le Kurfürstendamm, au centre de Berlin.

Les résurgences du passé n’étaient pas de simples vestiges un peu folkloriques, mais une composante du paysage politique allemand, autrichien, européen. Je n’avais aucune raison d’être rassurée. Comment effacer des années de discours et de pratiques fascistes ? Est-ce même possible ? La Fraction Armée rouge, les Brigades rouges en Italie furent aussi du côté du meurtre.

Les exilés qui eurent le courage de revenir se disaient souvent horrifiés par ce qu’ils/elles entendaient. Élisabeth Hauptmann, collaboratrice de Brecht, employait le qualificatif « affreux – schrecklich ». Il leur fallait entreprendre un travail sur le langage, ré-élaborer les concepts, catégories détournés par le nazisme. Mais, de part et d’autre du rideau de fer, on leur rendit la tâche difficile, pour ne pas dire impossible.

Dans mes notes, je retrouve les mêmes lieux communs du discours nazi, le journal étudiant, Deutsche Studentenanzeiger, ne tentait même pas de renouveler le vocabulaire dans son rejet de la démocratie, comme dans les discours de Hitler, il était question des Bonzes-Bonzen, des vauriens-Nichtstuern du Parlement, le bolchevisme restait le moyen d’internationalisation de l’âme – Mittel der seelischen Internationalisierung ». Le DSA leur opposait « les valeurs morales et esthétiques éternelles – ewigen sittlichen und äthetischen Werte ». Même mépris pour l’art et la littérature modernes, « décadentes » qui « détruisent toute la culture européenne ».

Quand le terme « juif » est absent, la critique de la nouvelle économie de marché suggère sa présence nocive. Mais, il n’est pas toujours absent. Quand Horkheimer, Adorno, commencent à interroger le national-socialisme, le DSA dénonce «ces folles paroles d’un groupe d’émigrants devenus à moitié fous de haine – wirre Parolen einer vor Hass halb unsinnigen Gruppe von Emigranten». Et ce n’est évidemment pas de leur faute si ces «matadors» du discours délirant sont «Juifs, pour la plupart – Ist es unsere Schuld, dass die Matadoren dieses blasphemischen Aberwitzes meistens Juden sind?». Sociologie, Psychologie, Sciences politiques «en sont infestées – infiziert ».

Dans les années soixante, le Miracle économique- Wirtschaftswunder avait laissé sur le trottoir des petites villes et dans les campagnes, certaines couches sociales qui se tournaient vers le NPD — comme Parti du NON à l’ordre social existant. Et pas seulement en Allemagne. En France, c’est Poujade qui assumait cette fonction du refus. Des événements internationaux viennent souffler sur les braises encore chaudes : la capture d’Eichmann et son procès en 1961 attisent chez les nostalgiques, la haine du Juif d’autant plus ardente qu’Eichmann and Co. ont échoué, des Juifs ont survécu qui témoignent et jugent, osent juger, leurs bourreaux. Qui témoignent de l’Extermination. Prague et les chars soviétiques alimentaient de vieilles craintes. Etc.

Les marais continuaient donc à fermenter et les odeurs nauséabondes ne gênaient pas grand monde.

À L’ÉPOQUE donc, les résurgences du passé n’étaient pas de simples vestiges un peu folkloriques. Ces résurgences et l’antinazisme induit — comme rejet moral — participaient du refoulement général de l’Extermination des Juifs.


Ne pas voir, ne pas entendre, ne pas voir ce qu’on a vu, ne pas entendre ce qu’on a entendu. L’aveuglement : une manière commode de se rassurer?  Comment éviter ses pièges en permanence ? Possible ? Car chaque époque a ses aveuglements. Par ignorance, complicité, paresse quand ce n’est pas, veulerie. Aujourd’hui, une majorité (droite/gauche confondues) ferme les yeux sur les effets ravageurs de la drogue (je ne parle pas même des effets physiques/psychiques qui deviendront des problèmes de santé sur le long terme, le coût en est déjà élevé), mais des effets politiques, économiques, des effets fascisoïdes sur la société. Sur le long terme. On ferme les yeux sur tout ce que le trafic implique d’accepter en amont (intimidations, meurtre des paysans qui acceptent de se reconvertir, ou chassés de leurs terres, et cetera), en aval (soutien financier des terrorismes divers, entre autres, consolidation des réseaux mafieux, créateurs avertis de misère sociale, malgré d’apparents enrichissements de petites gens. Etc.). Pour ne citer qu’un exemple, parmi quelques d’autres, lourds de menaces.

*

L’utopie compensatrice

À Heidelberg, l’étroitesse de mes quelques univers ont eu des effets psychiques. C’est dans cette ville que j’ai écrit (dans ma tête), une utopie. J’écrivais dans les moments creux, c’est-à-dire dans les moyens de transport, habitant à la périphérie de la ville, j’avais le temps de m’évader mentalement vers un ailleurs rassurant.

On était en l’an 16 000, dans une société sage et rationnelle, socialisée et cultivée, s’efforçant de développer des sujets pléniers, critiques et imaginatifs. (Je la construisais en creux cette société, par opposition à la barbarie de notre société — comme tous les utopistes, mais à l’époque, je ne le savais pas).

Des fouilles récentes avaient révélé l’existence de sociétés anciennes dont on ne savait presque rien, qui auraient, disait-on, disparu dans un vaste cataclysme. Il s’agissait d’une sorte d’immense centre d’informations où avaient été réunis des documents sur les «Crimes contre l’humanité au travers les âges». Des escouades de volontaires se mobilisèrent pour tenter de percer les mystères de ces sociétés disparues. Mon héros, un scientifique, se reconvertit et devint une sorte de professeur d’Histoire ancienne et de linguistique. Il commença par procéder de manière artisanale, un peu comme ces linguistes américains cherchant à comprendre le langage des populations ‘exotiques’ rencontrées. Un dur labeur. Avec ces fragments de connaissances, il entreprit la lecture des premiers ouvrages restaurés, entre autres, des documents qui portaient les mentions «Colonialismes», «Traite des Noirs», «Fascismes»… Des étiquettes hiéroglyphiques. Il scrutait les pages, mais ne parvenait pas à comprendre ce que signifiaient les phrases lues, des agencements de hiéroglyphes qui ne faisaient plus sens. Car même quand il était parvenu à reconstruire la grammaire et le lexique de certains de ces discours, il ne comprenait pas. Pourquoi, par exemple, les femmes, les Algériens, les Noirs … semblaient avoir été considéré/es comme inférieurs/res, avec des statuts spéciaux, infantilisants. Et eux-mêmes semblaient avoir tenu les femmes noires, algériennes sous tutelle. Les inconséquences étaient trop nombreuses, il pensait qu’il s’était fourvoyé.

La présentation de l’état des recherches en la matière avait un immense succès. Quand il tentait d’éclairer certains des hiéroglyphes, peu nombreux, qu’il pensait avoir déchiffrés, tels infériorité, supériorité, riche, pauvre, le public riait comme on rit à une bonne blague. L’inclusion du féminin dans le masculin provoquait des incompréhensions qui ressemblaient à ces malentendus que les Jésuites produisaient à la Cour impériale de Chine. L’unisexe leur était incompréhensible. Certains se demandaient même si ces ancêtres lointains n’appartenaient pas à une race asexuée disparue. Les incongruités des sociétés anciennes produisaient de nouvelles incongruités, voire des illogismes, dans la société nouvelle! (J’avoue m’être beaucoup amusée à les produire).

Un jour, le professeur d’Histoire ancienne confia le déchiffrement de documents d’Archives sur les colonialismes à un groupe d’étudiants/étudiantes, motivé/es et féru/es de linguistique. Ils/elles peinaient des semaines sur des fragments. Qu’entendait-on par «tenir le marché des nègres et de toutes autres marchandises», si «nègres» signifiait «Africain». Personne ne pouvant imaginer qu’un Africain puisse être une marchandise, ils se demandaient quelle était la valeur de ce mot dans ce texte. Les relevés les plus sophistiqués les conduisaient dans des labyrinthes de contradictions.

Même quand les signes esclaves, battus de verges, marqués, lynchées pour adultère … avaient été identifiés, ils restaient incompréhensibles, parce que ne produisant aucune représentation, le document étant incapable de livrer ce qui l’avait produit. Après des mois de durs labeurs, ils/elles s’avouèrent vaincus/ues, ce passé était devenu inaccessible. Ils/elles retournèrent à leur société ordonnée comme un jardin à la japonaise, sans mauvaises herbes… À leurs rires aussi.


Je suis de ces individus qui, en permanence, doivent lutter contre le désordre qu’ils produisent, aussi la belle ordonnance de ma société utopique, si rationnelle, si policée, avait-elle fini par m’ennuyer. J’introduisis deux éléments perturbateurs. La folie de mon héros qui, après avoir découvert et restauré des documents iconographiques, fut pris d’hallucinations. Situation d’autant plus dramatique que la société se trouvait dans l’incapacité de l’aider, ignorant ce qu’était la folie… et ne comprenant pas ce qu’il disait. Il s’enfonça dans le silence. La compagne du professeur — démunie devant ce qu’elle ne pouvait pas comprendre — rédigea un mémoire sur La nécessité de détruire les documents du passé, qui avaient eu des effets aussi ravageurs. Elle suggérait qu’il n’était pas utile de continuer à perdre son temps à tenter de déchiffrer des documents d’archives produits par et dans des sociétés vraisemblablement si différentes de la société présente qu’ils resteraient à jamais des énigmes, un document, estimait-elle, était trop étroitement lié à son lieu de production… Si des humains, comme il semblerait, avaient été victimes d’autres humains dans ces sociétés passées, c’était un problème qui concernait ces sociétés et non leur société présente. Laisser le mystère aux mystères, concluait-elle. L’engouement disparut et avec lui la recherche. Seuls quelques-uns, quelques-unes s’obstinèrent. On leur avait donné ironiquement ce nom inconnu et indéchiffrable, nègre. Le paradis restait donc sous la menace de ce lointain passé énigmatique.


L’équilibre retrouvé, j’introduisis un second ver avec un personnage de femme qui, aimant avoir le ventre plein, refusait entre autres, la limitation des naissances — sans pour autant accepter de s’occuper des enfants mis au monde. Enfermée dans son désir de ventre plein, elle était sourde aux discours rationnels. Que faire dans une société qui semblait avoir si bien  domestiqué « le désir sauvage » qu’il était perçu comme une grave menace ? Que faire dans une société sans pouvoir de coercition ?

Je ne suis pas parvenue à résoudre le conflit ! Les disputes entre les partisans du faire-avec et ceux/celles qui craignaient la contagion étaient sans fin. Il importe d’ajouter que l’enfant, dans cette société, était au centre de toutes les préoccupations. La maternité était considérée comme un travail social, la future mère était l’objet d’attentions particulières, car on savait que les nuisances extérieures pouvaient atteindre le fœtus.

Cette anti-héroïne avait eu pour modèle, une femme que j’avais rencontrée et qui m’avait étonnée, l’enfant, une fois “pondu”, ne l’intéressait plus, elle disait aimer l’état de femme enceinte. De fait, ses nombreux enfants poussèrent comme des plantes sauvages. Une étudiante rémoise, féministe pure et dure des années soixante-dix, me dit sensiblement la même chose. Mais elle avait eu la prudence de donner à son fils, un « père-poule », l’espèce, rare avant 1968, commençait à se reproduire. Le désir de maternité en devint plus énigmatique qu’il n’y paraissait dans les discours mythifiant et la femme et la maternité.

Quand j’ai quitté Heidelberg, j’ai oublié mon utopie qui fut un vaillant exercice de logique. Je glissais souvent sur des peaux de banane, les contradictions surgissaient à la pelle. Il n’est pas simple de penser une société radicalement différente de celle qui vous formate à votre insu. Pas simple de supprimer le vieux qui toujours nous habite. Où l’on bute sur les limites historiques de toute pensée, de toute entreprise, ce qui devrait rendre modeste quand on se retourne vers les aînés.

Quand, dans les années soixante-dix, à Reims, je travaillai sur l’Utopie comme genre littéraire, j’ai eu la surprise de découvrir que j’avais réinventé le genre, comme si le seul fait d’utopiser générait les lois du genre et ses logiques spécifiques. J’avais d’une certaine manière innové, en inversant le script utopique traditionnel suivant lequel, un héros civilisateur transforme un espace habité par des sauvages en espace politique, un eu-topos, modèle de société où les sauvages deviennent humains. Société qui persévère dans son être utopique grâce à de Bonnes Lois et à la conscience aiguë des menaces internes et externes qui planent sur tous les paradis. Mais, par goût de la contradiction, j’avais introduit dans l’eu-topos accompli, deux taupes, une anti-héroïne et un passé préhistorique si chargé qu’il détruisait qui cherchait à le déchiffrer. A contrario, j’ai compris pourquoi les utopistes, une fois la société paradisiaque créée, étaient obsédés par sa protection, pourquoi ils ne cessaient de développer une logique d’enfermement qui finissait par devenir menace pour l’utopie elle-même. Contradiction insoluble inscrite dans le projet utopique lui-même.

De toute évidence, à Heidelberg, mon désir d’harmonie et de transparence était devenu fou ! Manifestement à Heidelberg, l’utopie d’une société sans folies humaines fut un système de compensation pour une psyché soumise à dure épreuve dans le réel. Réel qui eut raison de mes échafaudages apaisants.


« L’Utopie est d’abord le refus des conditions présentes, le refus de reconnaître les réalités comme les seules possibles, c’est donc le désir de l’impossible. Et si on n’exige pas ou ne veut pas l’impossible, le champ du possible devient toujours plus petit. – Utopie ist ja zunächst nichts weiter als die Weigerung, die gegebenen Bedingungen, die Realitäten als die einzig möglichen anzuerkennen, ist also der Drang nach dem Unmöglichen. Und wenn man das Unmögliche nicht verlangt oder will, wird der Bereich des Möglichen immer kleiner.»

Heiner Müller.   [Cité par Jan-Christoph Hauschild, HEINER MÜLLER oder Das Prinzip Zweifel, Eine Biographie Aufbau-Verlag, Berlin, 2001, p.7.]

*

Hambourg, l’envers de Heidelberg

Je quittais Heidelberg, chaque fois que c’était possible. Au printemps 1967, j’allais à Hambourg. Cette ville portuaire, ouverte sur le monde, fut pour moi de l’oxygène pur. J’en garde un souvenir lumineux. Les Rhénans, les Bavarois parlent avec dédain des Allemands du Nord, ces « prussiens », certains mêmes, parmi des amis-amies alémaniques, les considéraient comme responsables du nazisme. Un peu simplet ! Quoi qu’il en soit, le stéréotype du Prussien s’effondra durant mon séjour à Hambourg. Chaque jour des trois semaines passées dans cette ville portuaire fut marqué par de petits faits agréables qui disaient la convivialité, l’ouverture aux autres, où se manifestait un humour, teinté parfois d’une ironie fléchante. Passant devant l’immense propriété du magnat du pudding Ödker, un Hambourgeois dit en riant Pulver macht Pulver – La poudre fait de la poudre, en faisant un double geste, avec une main, il simulait la manipulation de l’argent, avec l’autre, il montrait la tête, was drin liegt (ce qui est dedans) en ajoutant, — les Allemands mangent trop de pudding… Ça explique beaucoup de choses !

Toutes les généralisations sont douteuses, mais je ne résiste pas à dire que dans le train-train de la vie quotidienne, à l’époque, les Hambourgeois m’ont paru nettement plus intéressants que les Heidelbergeois. Et tant pis pour les exceptions !

Dans une ville inconnue, j’ai pour habitude de marcher au hasard, sans plan précis. Pour m’y perdre. Au bout d’un certain temps de marche, j’ouvre un plan, pour essayer de repérer où j’ai abouti. À Hambourg, et nulle part ailleurs, il s’est toujours trouvé quelqu’un qui venait spontanément m’aider, au point que je n’osais plus ouvrir un plan dans la rue.

En fin d’après-midi, j’allais au port dont j’aimais l’atmosphère. D’un côté des collines verdoyantes aux allures de Suisse normande, de l’autre, une intense activité, toutes les trois minutes passait un nouveau bateau qui déclenchait le rituel du drapeau que l’on hisse et baisse pour saluer le navire de passage. Un langage de marins, codé certes, mais convivial, ouvert sur le monde. Vers seize heures, je me souviens encore, les éclairages ciel/mer étaient subtils.

J’aimais ce grand port aux rives bucoliques où chaque après-midi, jour après jour, je nouais une conversation amusante avec un inconnu, un travailleur du port. J’ai découvert à l’époque, ce qu’on appelle le parler populaire allemand, l’équivalent du parler titi-parisien, fait d’une multitude de déplacements métaphoriques, métonymiques, où le mât devenait pinsel (pinceau), le bateau Kasten (boîte), où moi-même, dans mon tailleur de cuir noir, je devenais Schellfisch (morue). La blague était constante, les réparties drôles, de petits feux d’artifice qui stimulaient à blanc les connections neuronales sur le qui-vive ! Il fallait comprendre vite et donner la répartie ! Des conversations pour le seul plaisir d’échanger avec une étrangère, souvent ponctuées par un jeu de devinette. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je proposais de deviner. Il était alors intéressant de voir comment se mettait en place un système de décodage social, de déductions logiques, parfois très fines, à partir de l’apparence, du comportement, d’une manière de parler, allemand en particulier. Si on ne devinait pas que je travaillais à l’Université, on me situait assez bien quand même. Je me souviens, l’un d‘eux avait regardé mes mains, pour dire ce que je n’étais pas. Un fin regard de prolétaire averti des différences sociales inscrites dans les corps. Et quand il m’arrivait de vouloir « remettre les pendules à l’heure », et de dire que mes parents étaient d’origine paysanne, on me regardait, souriait et disait très justement : — Oui, Oui.., mais vous n’en êtes plus ! – Ja, Ja…, Sie gehören aber nicht mehr dazu!


Le matin de mon départ, avant de prendre le train, j’étais allée m’installer sur une terrasse qui avançait sur un petit lac intérieur, le temps était frais, mais très beau. La serveuse apporta à deux jeunes gens assez éloignés de ma table, une coupe somptueuse qui contenait un breuvage rosé, avec de la mousse. Je questionnai la serveuse : — un Berliner-Süsse ! Deux minutes après, je vis arriver la serveuse avec la même coupe, offerte par les deux messieurs là-bas. Le vent léger avait porté ma question à l’oreille des jeunes gens. Puis, passant devant ma table, ils me demandèrent si j’avais aimé le breuvage.

Ce matin-là, j’abandonnai Hambourg pour retourner à Heidelberg — avec tristesse. Peu après, je songeai à écourter mon contrat de trois ans. Pour aller où ? Je l’ignorai, mais j’étais déterminée à ne pas retourner dans le secondaire, j’avais eu le sentiment d’avoir abandonné le bagne. Un conseiller pédagogique qui m’avait conseillé de «donner moins», d’apprendre à m’économiser, m’avait dit qu’à «à ce rythme» je ne résisterai pas longtemps. Mais je ne sais pas «f onctionner à l’économie » devant un auditoire d’élèves ou d’étudiants.

Seul, l’enseignement entrecoupé de journées d’études, de préparation, de recherches me convenait.

J’ai aimé le travail avec les étudiants d’Heidelberg, qui m’ont beaucoup apporté, leur attention, leurs questions souvent pointues m’obligeaient à progresser. J’avais été chargée des cours de traduction de textes allemands en français, (l’équivalent du thème pour les Allemands), destinés aux étudiants de dernière année (niveau agrégation). Dans cette ville que je n’aimais pas, les amphithéâtres furent donc ‘mes’ espaces utopiques, réputés pour être dialogiques. Les instances du Romanisches Institut m’avaient accordé un bien précieux dont j’ai besoin : une grande liberté dans le choix des méthodes, des textes à traduire, dans l’organisation du travail, qui n’a jamais obéi à des règles très académiques. Avec pour rançon, l’auto-exploitation permanente.

*

Pas à ma place

Last but not least. J’avais très vite compris que j’étais déplacée dans les instances culturelles des Affaires étrangères, dirigées à l’époque par M. le Professeur Cheval, ex-lecteur de l’université de Tübingen, dont j’avais suivi les cours de traduction, avec bonheur. Je me souviens encore de la traduction d’un poème de Jacques Prévert, qui narrait l’histoire de deux escargots endeuillés. À l’enterrement d’une feuille morte/Deux escargots s’en vont… Prévert devint un auteur de chevet.

Mais si mon travail de lectrice à l’Université me passionnait, en revanche, mes rapports aux instances administratives françaises étaient souvent tendus, j’y étais mal à l’aise, pour de nombreuses raisons. Le travail à l’Institut français m’ennuyait, nous n’étions pas formés pour enseigner le français à des adultes étrangers. Les préparations des cours de traduction m’absorbant, je n’avais pas le temps de me former moi-même. D’où un sentiment de bricolage que je n’aimais pas. De plus, on attendait de moi des formes de représentation (cocktails, lectures…). Mais je ne suis pas mondaine. Pas assez diplomate, pas assez respectueuse des jeux sociaux. J’avais même tendance, dans certaines situations, à cultiver la provocation. Parfois même, c’était de la muflerie. Le réfractaire peut avoir des formes imbéciles. Je suis passée, je crois, à côté de rencontres qui auraient pu être intéressantes. Je n’ai pas le sens du réseau. Bref, je n’étais pas vraiment à ma place aux Affaires étrangères. Les raisons de partir s’accumulaient.

Mai 68 survint. Les portes des universités françaises s’ouvraient plus largement, un poste de Littérature comparée était vacant au Collège universitaire de Reims, on y désirait une germaniste. Je m’empressai de mettre fin au contrat, malgré un traitement nettement plus intéressant qu’en France (presque le double). Mon détachement aux Affaires étrangères facilita le passage, je n’avais pas à demander un détachement du secondaire dans le supérieur, à un moment où les germanistes étaient un bien précieux parce que rare. Les responsables du Romanisches Seminar ont soutenu ma candidature par de bons rapports, soulignant la dimension dialogique des cours de traduction. Une nouvelle étape s’ouvrait.

Je ne suis jamais retournée à Heidelberg. Une ex-étudiante, Wiltrud Eisenblätter, qui collecte fidèlement depuis 1968, les articles de presse sur Brecht, insiste pour que nous retournions ensemble sur les lieux de nos interminables discussions. Le salon de thé où nous bavardions n’aurait pas changé. Je remets toujours le projet à plus tard. La génération du früher a dû disparaître. Peut-être pourrai-je me réconcilier avec cette ville où enseigna Hegel et qui fut, au XIXe siècle, un foyer progressiste. Une ville où j’ai vécu deux ans, que je ne connais pas, je ne déambule, on l’aura compris, que dans les villes dont les habitants me séduisent, le seul paysage urbain ne suffisant pas à me faire marcher.

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* À paraître sous le titre Alice-du-pays-des-merveilles dans le bourbier colonialiste.

** Théâtre de l’Est parisien où fut joué l’Opéra de quat’sous en 1969, dans lequel jouait ce comédien. Travaillant sur ce texte, j’avais demandé à Guy Rétoré, de vouloir bien m’autoriser à assister au travail de mise en scène.

felie pastorello-boidi

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