1962-1966 : MES DERNIÈRES ANNÉES DANS LE SECONDAIRE
1962-1963 : Nemours et ses nobles habitants
Rentrée en France, je fus nommée à Nemours sur le Loing. J’y rencontrai Éliane L. Une militante syndicaliste redoutée par l’Éducation nationale qui avait fait un travail efficace d’organisation syndicale à Boulogne. Membre du PCF, elle exigea des comptes après Budapest, on lui répondit sur le mode religieux, dans le doute, mets-toi à genoux et prie. Elle claqua la porte. De ceux/celles qui ne transigent pas sur les valeurs qu’elle pensait pouvoir défendre par et dans le Parti des travailleurs. J’étais à bonne et rude école. Elle ressemblait étrangement à Idoine, rescapée de Ravensbrück, rencontrée à Blida (Algérie), la naïveté en moins, le pessimisme en plus. La même détermination. De ces êtres dont la dignité intérieure a la dureté minérale du diamant. Leur rencontre est une faveur de la vie.
Me promenant dans la ville de Nemours, pour en prendre le pouls, une élève me montra du doigt en disant à voix basse à sa mère : — C’est la prof d’allemand. Je décidai de continuer à habiter Paris. Éliane avait une 2CV, elle faisait régulièrement le trajet. N’étant pas matinale, je louai une chambre que j’occupais quand les cours commençaient à 8 heures. Mes rapports avec ce qu’on appelle parfois ironiquement, la France profonde bourgeoise de l’époque, furent drolatiques, j’ai beaucoup ri à Nemours, butant sur des comportements d’un autre âge.
En premier, il nous fallut remettre à leur place certains notables. Je me souviens encore d’une scène à la fois drôle et rude : un homme bien mis, chapeau sur la tête, crut pouvoir demander un entretien sans rendez-vous à Éliane que j’attendais dans la salle des professeurs, elle le regarda de la tête aux pieds, fixant le chapeau, en silence, et me dit : — Je suis prête, on peut partir. Décontenancé, le monsieur perdit de sa belle assurance. Je fus prise d’un fou rire irrépressible. Le lendemain, elle dicta un petit texte à ses élèves, à faire signer par les parents, père et mère, dans lequel elle les priait, avec la finesse codée d’une aristocrate, de pendre rendez-vous afin qu’elle puisse organiser son emploi du temps et leur accorder un entretien de qualité. Les professeurs du lycée étaient d’anciens instituteurs, les considérait-on comme des larbins d’un autre monde ? Éliane le pensait.
Je louai une chambre qui ressemblait à la propriétaire, pleine de toiles d’araignées, une très vieille dame, pathologiquement avare, qui attendait que non seulement je paie mon loyer, mais que je lui tienne compagnie quand je rentrais du lycée. Elle n’avait pas besoin d’argent, mais elle avait besoin de compagnie, ses enfants la négligeant, me dit-elle. Enfants, avait-elle tenu à préciser, qui avaient fait toute leur scolarité chez les curés. Nouveau fou rire ! Un jour, je croisais sa belle-fille à qui je racontais l’échange. — Quand elle vient chez nous, il faut la servir comme une princesse, me dit-elle en riant, elle exige même le bassin pour ne pas avoir à se lever ! — Et vous obtempérez ? ! — Elle a ou simule, allez savoir, des faiblesses… Je cherchai une autre chambre, correctement chauffée, mais l’hôte, propriétaire d’une belle maison, était si méfiant que je finis par renoncer à découcher à Nemours.
Ma première grève ‘sauvage’
ou la misère de l’éducation nationale est une vieille histoire
Le Lycée de Nemours était un ancien collège, les locaux étaient vétustes. Très vétustes. Le directeur, homme effacé, presque insignifiant à force de gentillesse, allait de classe en classe avec un seau à charbon plein de boulets pour alimenter de très vieux poêles en fonte. Image d’un autre âge dont tout le monde s’accommodait. Il est vrai que le lycée était fréquenté en majorité par des fils et filles de “prolo” de la région, les notables préférant les écoles privées des curés pour leurs enfants.
L’hiver de l’an 1962-1963 fut rude*, enfants et enseignants travaillaient avec gants et manteau. Le directeur multipliait les visites pour alimenter les poêles en fonte. Nous protestions, exigeant l’installation d’un chauffage décent. Rien ne bougeait. Éliane commença à faire de l’agitation dans la salle des professeurs. De l’avis de tout le monde, cette situation était scandaleuse. — Il faut mettre les parents et les notables dans le coup, trouver les gens de gauche susceptibles de nous aider, dit-elle. Elle parvint à lister des abonnés à France Observateur*, et à créer un réseau sinon très dense, du moins composé de citoyens déterminés. Je dis, “elle” et non pas “nous”, à l’époque, je faisais mon apprentissage, me contentant de suivre. Quitte à reprendre la hache de guerre quand elle était découragée, mais le moteur, c’était Éliane.
Du consensus à l’action, le passage est laborieux, hésitant, dans ce lycée qui n’avait jamais eu de section syndicale, cette agitation autour du chauffage produisit un certain malaise.
Un jour de plus grand froid, j’ai vu arriver Éliane dans ma classe, avec un thermomètre : — J’ai arrêté le travail, il fait -6° dans ma classe, j’ai décidé de faire grève. J’emboîtai le pas, et nous sommes allées de classe en classe, thermomètre en main, invitant les professeurs à la solidarité. Devant leurs élèves, aucun enseignant n’osa refuser. C’est ainsi que fut déclenchée dans le lycée de Nemours, la première grève sauvage, en l’an 1963 (j’en ai perdu la date exacte). Un événement inouï dans une vieille ville de France qui ronronnait paisiblement.
En moins de 48 heures, le chauffage électrique fut installé. Comme par miracle, on avait trouvé les fonds nécessaires à cette rénovation. Mais, une grève déclenche toujours une dynamique aux effets imprévisibles. Des Nemouriens mirent le nez dans les comptes de la mairie, on découvrit qu’elle subventionnait des écoles privées. “de curés”. Cela fit scandale. Des politiques et les instances syndicales départementales et nationales entrèrent en scène.
Je nous revois, Éliane et moi-même, devant le parvis de la mairie, à regarder et écouter sénateurs, responsables syndicaux, dénonçant une situation certes scandaleuse, mais ancienne et dont tout le monde s’était accommodé. Nous rigolions doucement. Nous nous sommes rapidement esquivées avant la fin des discours, avant d’avoir à nous enrager sur ces rhétoriques de façade. Les “gauchistes” parleront cinq ans plus tard de “récupération” par les sommets.
La grève qui avait chatouillé le narcissisme des détenteurs de pouvoir, eut d’autres effets, à l’époque nouveaux pour moi, mais banaux, « le pain quotidien de la base » disait éliane qui en avait vu d’autres.
Nous avons été convoquées par l’instance départementale du SNES, tendance École émancipée (extrême gauche de l’époque). Ma naïveté était grande, je croyais qu’on allait nous féliciter d’avoir obtenu pour les élèves un chauffage décent. Éliane me regarda avec un étonnement non feint, j’étais vraiment du genre Alice au pays des merveilles. Mais non, nous avions déclenché un mouvement sans en référer aux instances décisionnaires et nous risquions l’exclusion. J’éclatai de rire. — Mais, c’est sérieux, répliqua Éliane qui ne comprenait pas toujours mes rires. L’idée d’être exclue du SNES semblait l’émouvoir, moi, ça me laissait de marbre.
Nous nous sommes donc rendues à la convocation. Le responsable syndical nous a fait comprendre que quand même… on aurait pu entrer en contact avec lui… Je le revois, assis sur sa chaise de bureau, rond, de petite taille, le crâne presque chauve, parlant sérieusement à deux femelles, dont une refoulait non sans mal un fou rire. L’idée d’avoir à nous justifier, me paraissait inacceptable. S’il ignorait la situation de ce lycée, il n’était pas à sa place. Dans ma logique, le combat que nous avions dû mener était humiliant pour toutes les parties : enfants, enseignants, éducation nationale. La scène était gro-tes-que.
L’affaire fut close, sans suite.
Quant au si gentil directeur, porteur de seaux pleins de boulets de charbon, il se crut obligé de jouer au Directeur. Il convoqua Éliane, seule, qui lui dit que la section syndicale était bicéphale et que donc il fallait aussi me convoquer. Il renonça. Il essaya une autre stratégie d’intimidation. Un matin, il apparut dans nos classes. Il commença par “inspecter” Éliane, ensuite, il vint dans ma classe. Je n’avais pas fait le lien entre la grève et cette visite. Mais, quand il me dit sur un ton supérieur que je n’appliquais pas les méthodes officielles, et qu’il serait obligé d’en référer à l’inspection, je compris qu’il s’agissait d’intimidation. Une odeur de moutarde me chatouilla le nez et je l’envoyai promener. Qu’est-ce qu’un enseignant qui se contenterait d’appliquer des directives qui, par ailleurs, changent souvent ? Je m’adaptais à la classe, réfléchissais sur ce métier que j’aimais et sur les meilleurs moyens d’enseigner une langue. Oui, je faisais de la grammaire, même si les directives l’interdisaient. Et parce que je faisais de la grammaire, des élèves de 6e étaient capables de décliner correctement l’adjectif précédant un substantif en deux semaines, trois au plus pour les plus lents. Alors que moi, j’avais dû apprendre par cœur, y compris au niveau de la licence d’allemand, ce que je n’avais pas compris parce que personne ne s’était donné la peine de chercher à en expliquer la logique. Une langue, ça ne fait pas n’importe quoi et n’importe comment.
L’affaire fut close.
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Je ne suis jamais retournée à Nemours. La France d’Après 68 n’est plus la France d’Avant 68, il me plaît de répéter cette banalité. J’y retournerai en touriste, car je ne connais pas la ville de Nemours.
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À Francfort, le 20 décembre 1963,
s’ouvrait le procès d’Auschwitz. Je n’ai gardé aucun souvenir de ce moment important, de l’histoire du droit, qui dura deux ans. Je ne me souviens pas en avoir entendu parler dans mon entourage professionnel, politique. La question du vichysme, du nazisme, était alors ensevelie dans un cercueil de plomb…
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* P.-S. Dans le Journal Libération du 30/11/2010, on pouvait lire les lignes suivantes sur « LE GRAND HIVER 1962-1963 :
L’hiver 1962-1963 fut le plus rude du XXe siècle en Europe de l’Ouest. Pas en raison de tel ou tel record de froid ponctuel -il a été battu par février 1956 en France – mais par ses températures moyennes. Le froid arrivé fin novembre sur l’Hexagone n’est reparti que début mars. Au Bourget, on comptera quarante-quatre jours de forte gelée. Dans le nord-de la France, le soi gèle jusqu’à 6ocm de profondeur, la glace fige les rivières, les canaux, les lacs et même certains endroits des fleuves. Villes et campagnes se cachent sous la neige durant plusieurs semaines, une sorte de banquise se forme sur la côte d’Opale. Changement climatique général? Non, le froid des uns a fait le chaud des autres: durant cette période, il a fait plus chaud que la moyenne en Inde, en Afrique du Nord, en Alaska, en Islande. S.H. [Sylvestre HUET]
LIBÉRATION DU MARDI 30 NOVEMBRE 2010. p. 25
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1963-1966 : Nogent-sur-Marne
À la fin de l’année, je demandai ma mutation, elle me fut accordée avec une facilité déconcertante. Inhabituelle. Éliane se retrouva seule. Je fus nommée dans un lycée de Nogent-sur-Marne. J’habitais à Vincennes, le poste me convenait, je pouvais m’y rendre à pied.
J’enseignai d’octobre 1964 à juin 1966 avec ça et là des frictions, muettes le plus souvent, avec le proviseur de l’établissement. Il lui arrivait de se tenir devant la porte d’entrée, sa stature imposante obligeait à se glisser sur les côtés de sa personne. J’attendais qu’il s’efface dans une café à proximité, j’entrais avec retard dans ma salle de classe.
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Dans ce lycée, je reçus la visite d’un inspecteur qui terrorisait les professeurs d’allemand, M.F.** La confrontation fut explosive. Ce jour-là, j’avais décidé de faire tout ce que je n’avais pas eu le temps de faire dans les cours précédents, en particulier la correction circonstancié d’un devoir rendu la semaine précédente. Il assista donc à un cours fourre-tout. Et à un cours de grammaire expliquant les fautes du devoir rendu. Quand il sortit de la classe, des élèves poussèrent un Ouf ! de soulagement qu’il n’a pas pu ne pas entendre. Il les avait réfrigérés. Dans le bureau du directeur, les échanges furent assez vifs, je ne supporte pas qu’on me parle sur un ton autoritaire ! Déstabilisé (furieux disait-on), il renonça à continuer l’inspection et revint le lendemain. J’eus 10/20, mais je pouvais mieux faire (!). Une note déshonorante pour un professeur. Quand un de mes élèves avait une mauvaise note et pleurait, je lui disais que son professeur aussi avait eu une mauvaise note, et qu’on n’en mourait pas.
Je n’ai pas répondu à son rapport, un ami que j’ai eu le tort d’écouter, m’en avait dissuadée. Tout cela était sans importance ! Pas si sûr. En fait, j’ai écouté le conseil parce que je savais que la rédaction de la réponse eut été nerveusement coûteuse. Mais, quand il refusa mon détachement aux Affaires étrangères, bloquant ainsi mon départ pour la Chine, j’ai écrit ce que je pensais dans la lettre de démission adressée au Ministère, la démission fut refusée, le détachement accordé. Contre son avis.
En fait, j’ai compris après coup, que cet inspecteur avait sur mon compte des idées très défavorables. J’avais eu la naïveté d’accepter qu’un ami peintre, marginalisé dans sa famille, allât demander de l’aide à l’ami d’un père qu’il détestait pour bloquer ma nomination à Blida dans l’Algérie en guerre. Assez naïf lui aussi, et pour donner du poids à son argumentation, B.R., cet ami peintre, avait dû laisser entendre la nature de nos relations qui n’étaient pas de simple amitié. Il m’a avoué bien plus tard, que l’inspecteur en question, lui avait conseillé de s’éloigner de ce type de liens… Un fils de famille en perdition !
Nous étions de ces dissidents, encore peu nombreux, porteurs à notre insu du taupique qui travaillait la société française, qui, sans tambour ni trompette, refusaient les codes sociaux qui appartenaient à un autre âge, dissidents annonçant les futurs chambardements, refus… dans la provocation permanente, mais calmement, ignorant les vagues produites, fissurant les valeurs établies dans les petites choses de la vie courante. Avoir 20 ans avant Mai 68 dans la France des valeurs frigides était difficile. Malgré la séparation de l’Église et de l’État dominaient des ‘valeurs chrétiennes’, portées par l’élite au pouvoir. Pas de contraception, une attention particulière à la virginité des filles — de bonne famille, bien sûr, celle des filles de la classe populaire ne comptant pas aux yeux de CEUX qui pouvaient la monnayer. Inévitables combats de type féministe avec l’appui d’hommes qui désiraient d’autres rapports avec les femmes, à un moment où la gente féminine était majoritairement du côté du manche patriarcal… Mes alliés furent, à l’époque, toujours des hommes et seulement des hommes. Personne aujourd’hui ne peut imaginer ce qu’était la France — et l’Europe en général — avant les « jolis mois de mai » de la fin des années 60. Nous provoquions, non pas parce que nous étions des combattants/combattantes de LA Liberté, mais parce que nous nous heurtions en permanence à des murs. La provocation était une attitude réactive, de l’autodéfense, une manière de dessiner un périmètre pour délimiter un espace vivable. De manière plus instinctive que raisonnée. Avec un certain plaisir à voir les têtes confites quand nous demandions à voix haute dans une pharmacie des crèmes spermicides et à déplorer d’être obligés d’aller les acheter dans les pays nordiques ! La librairie-galerie Le Soleil dans la tête, rue de Vaugirard dans le périmètre allant de la Place de la Sorbonne au Théâtre de l’Odéon, nous avons beaucoup ri. Dans ce périmètre, les homosexuels, Bebel et son ami, propriétaires de l’hôtel mitoyen de la galerie, des amis de Marcel Schneider, n’ont jamais cru devoir cacher leur homosexualité. À une époque où les homosexuels étaient ravagés par leur secret. Je me souviens d’un collègue de Nogent-sur-Marne que j’ai dû écouter jusqu’à trois heures du matin, sans parvenir à l’arrêter. Parler était une délivrance. C’était pathétique. Il n’était pas prisonnier du regard de l’Autre, il s’y était englué, pieds et mains liés, étouffant. Au bord du suicide.
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J’avais opté pour l’enseignement par vocation. Je trouvais, humiliante et anti-pédagogique, la peur que les enseignants avaient de l’inspecteur. J’en rajoutais donc dans l’insolence défensive. Un effet d’entre-deux ? Dans le cadre de l’enseignement, je suis toujours passée à l’échelon supérieur, à l’ancienneté. Pour grimper, il n’était pas nécessaire d’être un “bon” professeur, il fallait ne pas faire de vagues. Pas spécifique à l’Éducation nationale. De l’universel. Seules les formes et la gravité varient.
Le 10/20 de l’inspecteur M.F. reparut à l’université, mystérieusement, à un moment où j’étais menacée, la partie la plus réactionnaire du corps enseignant voulant la peau d’une assistante, secrétaire de la section du SNES-Sup, qui les gênait. Mais, j’avais eu la prudence de les devancer, dès la troisième année de mon assistanat, j’étais inscrite sur la LAFMA (Liste d’aptitude aux fonctions de maître-assistant), car je savais qu’on ne m’accorderait aucun délai (4 ans + 2 ans). Eux aussi durent se résigner, et le 10/20 tomba aux oubliettes. (En ANNEXES, des échanges épistolaires remettant en question la notation).
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Un jour du mois de novembre de l’an 1965, dans un café à proximité du lycée de Nogent-sur-Marne, devant la tasse de café quotidienne, des collègues — jeunes — évoquèrent leur retraite (encore lointaine). Une manière de dire l’ennui. Un ennui mortifère intellectuellement. Le professeur de français, montrant sa pile de copies, disait lire un mauvais roman par semaine, il se sentait devenir idiot. Le professeur d’anglais disait s’ennuyer à répéter les mêmes règles, et ainsi de suite. Je fus littéralement prise de panique. Un désir de changement m’envahit.
Le soir de ce même jour, lisant le Monde, j’entrevis en dernière page une courte information : la Chine recrutait des professeurs de français. Je posai ma candidature et ficelai un projet de thèse, Brecht et la Chine. Je précise que j’avais une double licence de français et d’allemand, que j’avais préparé un certificat de Littérature comparée pour faire un lien entre les deux licences, et que j’apprenais le chinois aux Langues orientales.
C’est ainsi que je décidai de quitter l’enseignement secondaire. Mais ces trois années à Nogent furent riches de rencontres intéressantes. De plus, j’aimais mes classes de 6e, 5e, 4e. Ils étaient drôles. Que de fous rires, ils ont provoqués !
Un jour, entrant dans ma classe un peu essoufflée, n’ayant pas entendu le réveil, j’avais dû courir pour être à l’heure, je les trouvais bizarres, ils souriaient sous cape en me regardant, n’osaient pas rire franchement… Je finis par dire au bout de quelques minutes :
− Qu’est-ce vous avez, ce matin ? !
L’un d’eux plus téméraire dit :
− Madame, ils rient parce que vous avez mis votre pull-over à l’envers!
Effectivement, mon pull-over avait été mal enfilé !
− Ah c’est pour ça !
Et je mis le pull-over à l’endroit ! Ils ne s’attendaient pas à ce déshabillage devant la classe. Les mines ! Je ne parvins pas à refouler mon rire, le cours commença avec quelque retard.
L’année suivante, les mêmes qui commençaient à faire circuler des photos porno, (m’avaient dit des parents, me demandant si j’en avais déjà confisquées), avait dessiné un sexe masculin au tableau, qui ressemblait à un revolver. Au-dessous, ils avaient tracé trois lettres en capitales ZOB. Je revenais de Berlin où j’avais été amusée par ce même mot, écrit en grandes lettres à l’entrée de la Gare Principale des Autobus. Je leur dis :
— Comme c’est bien, voilà une bonne occasion d’apprendre une abréviation berlinoise. Prenez vos carnets de vocabulaire et écrivez : ZOB = Zentral -Omnibus-Bahnhof !
Cette fois encore, surpris et indécis, ils fouillèrent leur sac pour trouver leur carnet de vocabulaire, les yeux baissés, le visage fermé… Je fus secouée par un fou rire qui dura un moment, et plus je riais, plus leur perplexité grandissait. À la fin, je dis : Qui rit bien, rit le dernier !
— Ah, oui ! dit l’un d’eux, ce qui déclencha leur propre rire.
Plus tard, sur un quai dans le métro, un homme jeune me regardait avec insistance. Il finit par venir vers moi et dit :
— Vous êtes Madame P. ? Vous avez été mon professeur d’allemand à Nogent-sur-Marne. (Après un instant) J’étais dans la classe qui avait écrit ZOB au tableau ! Vous vous rappelez? On avait bien ri…
— Et moi donc !
Et j’expliquai pourquoi !
— Ah, oui, qu’on a été surpris, on ne pensait pas que vous connaissiez le mot ! (Après un silence) Avec vous on savait jamais, quand vous vous fâchiez, c’était pas semblant, mais quand vous éclatiez de rire, c’était pas semblant non plus, et nous étions alors pris au dépourvu…
C’était mon plus mauvais élève d’allemand. Je le croyais un peu demeuré. Sa mère était venue me voir, ne sachant pas quoi faire, les notes d’allemand étaient misérables. Les parents le pensaient ingénieur, mais « avec de telles notes… aurait-il jamais son bac ». Ne voulant pas l’accabler, je disais qu’il n’était pas doué pour les langues… qu’il devait avoir d’autres talents, quand elle me dit : — il est passionné par les maquettes, il en construit lui-même de très belles ! Je découvrais que l’élève que je croyais ‘idiot’ avait une forme d’intelligence spatiale, combinatoire, logique…
— Donnez lui la possibilité de déployer ces talents. Laissez le faire…
— Oui, mais mon mari…
— Défendez-le !
— Je vais vous envoyer mon mari, m’a-t-elle dit
Je n’ai plus jamais porté de jugement sur un élève faible dans une discipline.
Pour répondre à la question des parents (confiscation de photos), j’avais un principe : ne jamais regarder ce que je confisquais. Je savais qu’ils nous caricaturaient, qu’ils s’envoyaient des petits mots… Ou je ne voyais pas ou j’avais vu, et dans ce cas, je fourrai la prise dans mon cartable et chez moi, tout allait à la poubelle. Le lendemain, le regard interrogateur et inquiet des intéressés parlait de la prise. Parce qu’on ne peut pas feindre l’innocence de l’ignorance, je ne regardais pas. Ils gardaient leurs secrets et moi, le détachement de l’ignorance.
Dans cette même classe, un autre élève se refusait à travailler. Le père vint me voir. Que faire ? Le père était démuni.
− Que répondre, me disait-il, à un gamin qui veut devenir barman. « Ça gagne plus qu’un prof un barman, et c’est pas fatiguant !? » disait-il
− Le gamin est peut-être paresseux, mais intelligent !
Je lui ai conseillé de l’emmener dans un bar huppé des Champs Élysée fréquenté par des étrangers.
— S’il veut gagner gros, il aurait intérêt à apprendre des langues pour pouvoir s’entretenir avec des clients… Important les pourboires dans la profession de barman!
Ses notes d’allemand et d’anglais progressèrent. Avait-il suivi mon conseil?
On ne rit pas toujours. Il arrive qu’on entrevoie des situations dramatiques. Un jour, une élève s’évanouit en cours d’allemand. Émoi. Sa voisine dit : — Madame, elle a des problèmes avec son père ! À la fin du cours, j’ai pris le temps de bavarder. Elle ne demandait qu’à parler. En substance : ses parents étaient séparés, la mère vivait en Espagne, le père avait refusé le divorce, il obligeait sa fille à faire de l’allemand, alors qu’elle voulait faire de l’espagnol et rejoindre sa mère. En bref, ce père réglait des comptes. — Je déteste les cours d’allemand ! Ça n’a rien avoir avec vous… Que faire ? J’ai dit quelques banalités. La haine détruit, elle devait se protéger, négocier… Inaudibles pour une gamine de 14 ans, même mûrie trop tôt. J’ai, durant un temps, écrit une lettre au père, dans ma tête… Je tournais et retournais les phrases. Je finis par renoncer. J’étais trop jeune pour intervenir dans une histoire aussi haineuse, de manière efficace. Mais j’ai toujours regretté de n’avoir rien fait. À l’époque, nous n’avions ni infirmière ni psychologue, qui auraient pu intervenir et obliger le père à réfléchir sur les effets ravageurs de son comportement.
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Lentement, mais sûrement, l’Éducation nationale eut raison de mes rires pour faire place à des colères qui débouchaient sur des luttes frontales. Mais, je tiens à dire que — partout et toujours — j’ai rencontré des AUXILIAIRES, un auxiliaire étant dans la terminologie de Vladimir Propp, un personnage qui apporte son aide au HÉROS du conte, en difficulté. La vie n’est pas un conte, mais le conte n’invente rien. La dialectique de l’OPPOSANT et de l’AUXILIAIRE est universelle. Je n’ai jamais rencontré M. Sidet, Directeur de Cabinet, qui m’autorisa à partir en Chine, après avoir « lu et relu » ma lettre de démission. Une longue lettre où je vidais mes sacs d’enseignante par vocation, qui en début de carrière gagnait moins qu’une femme de ménage du XVIe arrondissement où j’avais loué une chambre de bonne, 57 Bd Murat. Je connaissais son nom et son rôle par une secrétaire, Madame Kouhana, rencontrée à Alger, dans les bureaux de l’Éducation nationale, qui me tenait au courant des péripéties. (Cf. Le fonctionnaire sous tutelle, mode français dans le FRAGMENT 3). Les OPPOSANTS, haineux parfois (je l’apprenais par ouï-dire) étaient, aussi, souvent des inconnus.
Le Conte, qui en sait des choses, a justement fait des personnages AUXILIAIRE/OPPOSANT des FONCTIONS couplées. Une mécanique sociale universelle de forces contraires barrant tout discours victimaire ou héroïque, mécanique narrative mise à nu par Vladimir Propp (Morphologie du conte, Seuil, 1965,1970, Points 12).
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Ces pages écrites en octobre 1999 sont associées, dans Mémoires croisées, à deux pages de Journal. La première fait allusion à un naufrage qui coûta la vie à des enfants. La seconde (L’entre-deux) donne à entrevoir l’humus de mes rires face à certains codes sociaux.
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Octobre 1999
Dans Libération du lundi 18 octobre, l’extrait d’une intervention de l’abbé Jean-Yves Cottard, qui souscrivait des assurances avec Saint-Joseph et des anges-gardiens 24/24. En 1992, l‘abbé rassurait les parents en confiant la sécurité des enfants au “bon Dieu”.
« Dans un petit fascicule intitulé Lecture et Tradition, bulletin contre-révolutionnaire, publié en octobre-novembre 1992 par la maison d’édition poitevine, Diffusion de la pensée française, on déniche au sommaire, côtoyant un « message du Front national » ou une diatribe contre la pornographie, une intervention de l’abbé Jean-Yves Cottard. Qui ne croyait sûrement pas, six ans avant le drame de Perros-Guirec tomber aussi mal en s’essayant à l’humour.
« Depuis l’été dernier, nous a assuré la personne qui a transmis l’ouvrage à Libération, ce numéro de Lecture et Tradition, est mystérieusement introuvable.
« J’ai eu, un jour, une réflexion charmante d’une personne qui me confia son fils, nous partions en camp de scouts marins et, bien sûr, nous allions faire du bateau. Or, elle s’inquiétait un peu et puis me dit: “Écoutez, je vous le confie, faites attention, je n’en ai qu’un. [...] À tous ces parents, je leur dis: ne vous inquiétez pas, j’ai deux contrats extraordinaires d’assurance que je vous propose de souscrire. Le premier, c’est “saint Joseph assistance”, ça marche très bien. Le second c’est “ange gardien 24/24” ça marche très bien aussi. Car le seul recours est de faire confiance au bon Dieu [...]. C’est toujours le grand amusement des garçons qui sont avec moi parce que, chaque fois que nous avons un problème, je leur dis : mais nous allons demander à saint Joseph et le problème se résout immédiatement. C’est eux-mêmes ensuite qui font appel à “saint Joseph assistance”, ce qui m’oblige à les reprendre: priez saint Joseph, mais tout de même pas saint Joseph assistance »! Mais, en réalité, c’est un contrat fondamental qui marche très bien et ne coûte pas grand-chose, si ce n’est un acte de confiance et une prière. Et puis “ange gardien 24/24” c’est un contrat superbe. » F.M.S. (p.19)
Seul coupable l’abbé Jean-Yves Cottard ?
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21 octobre 1999
L’entre-deux
J’ai rendez-vous à l’Institut-Goethe avec B., une exilée politique iranienne, fille d’un musicien célèbre, qui milite à Paris pour défendre, en ce moment, les étudiants et les Juifs iraniens arrêtés. Tandis que nous remontons l’Avenue d’Iéna, elle fait un historique précis sur le parti communiste iranien. J’ai le sentiment d’avoir déjà entendu cette histoire. Le Parti infaillible comme le Pape multiplie les erreurs et les meilleurs des militants sont assassinés. Le Parti avait soutenu Khomeyni, parce qu’”anti-impérialiste, anticapitaliste”. Parmi les militants, « des poètes, des écrivains, des artistes…», me dit-elle, qui « faisaient un énorme travail dans le champ de la culture ». C’est ainsi que de larges couches de la population découvrirent, entre autres, des pièces de Brecht qui, en Iran, ont été traduites par des poètes, des écrivains. Brecht en français lui paraît « inaudible, fade ».
Le PC d’Iran qui par ailleurs avait accepté la liquidation des ultra-gauche, vit son tour arriver. Les militants communistes, qui ne travaillaient pas dans la clandestinité, furent arrêtés, et immédiatement liquidés. Ceux qui parvinrent à fuir, comme le mari de B., connurent un destin ravageur, la Russie n’en voulait pas, ils devaient aller en Afghanistan, où il y avait la guerre…
Lors de la première vague d’émigration, sous le Chah, les communistes qui fuyaient étaient bien reçus dans les pays de l’Est. La deuxième vague eut moins de chance, les difficultés économiques ne favorisant pas la solidarité.
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Les exilés iraniens sont nombreux à Paris. Beaucoup de chauffeurs de taxi, certains sont des artistes, des écrivains, des professeurs, des musiciens… qui préfèrent conduire, pour ne pas avoir de patrons sur le dos. — Il suffit d’échanger trois phrases, pour entendre leur niveau de culture. Mais les Français ne font pas l’effort de découvrir ces richesses humaines.
Elle se croit obligée de tempérer ses critiques, en disant qu’il existe des Français “sympa”, — Ça existe, faut pas croire, dit-elle en riant. Je lui explique que je suis fille de macaroni, que j’ai connu le racisme au lycée, celui d’élèves et de professeurs à sympathies vichystes, et que donc je ne crois pas à l’Excellence des Français. Le pire et le meilleur se côtoient, avec, comme en Angleterre, les Pays-Bas…, une tradition ancienne de luttes pour la liberté. C’est bon à cultiver.
Dans un flux qu’elle n’osa interrompre, je dis en substance :
Il faut apprendre à faire avec la connerie humaine et plus on commence tôt, mieux c’est, même si dans un enfant ça cogne plus dur que chez un adulte. cette connerie fut, pour moi, un aiguillon. J’étais une bonne élève, et devancer des petits gaulois était un sport et une manière de me construire.
C’est dans l’enfance que j’ai appris à ne pas savoir où m’asseoir: chaise italienne (mon père) ou chaise française (ma mère)? La législation variait. Mon père qui ne voulait pas se “naturaliser” (quel drôle de mot!), ne cessait de se battre, non sans hargne, pour que ses filles soient françaises. L’administration est rusée, certains de ses agents xénophobes aussi sont rusés, il fallait prouver que ma mère n’avait pas renoncé à sa nationalité lors de son mariage… Où trouver pareille preuve ? Au lycée, la censeure m’inscrivit comme “italienne”, en attendant les preuves. Mon père fit le siège d’un Procureur et parvint à faire modifier l’inscription.
Pour le consulat italien, la femme et les enfants d’un Italien, étaient italiens. On menaça mon père de ne pas renouveler son passeport, s’il n’inscrivait pas ses enfants au consulat. Il fit un bras d’honneur, insulta les fonctionnaires de l’État italien, rentra furieux. La scène se renouvela deux ou trois fois. Nous n’avons jamais été inscrites sur les fichiers du consulat.
À l’école primaire, ma sœur se faisait appeler Pastorelle. Un de ces vrais instituteurs de la République remit les choses en ordre, un nom italien était aussi respectable qu’un nom français, et c’est à toi de le démontrer! lui avait-il dit, en lui donnant une taloche. Elle revint humiliée, en pleurant.
L’entre-deux auquel Daniel Sibony a consacré un ouvrage, j’en connais tous les avantages qui compensent largement les souffrances de l’enfance. Envers et contre tout, je continue à penser que l’exercice permanent du cul-entre-deux-chaises est un bon exercice, ça muscle non seulement les fesses, mais aussi la cervelle. Je ne cesse d’en vanter les mérites. Il est vrai que j’ai eu la chance d’avoir une mère qui ne cessa de répéter que l’insulte ne parlait pas de moi, mais de celle/celui qui la proférait, et que donc, il fallait apprendre à en rire. Et dans certains cas, l’insulte était même un compliment. « Faut voir d’où ça vient » disait-elle ! Sale macaronidevint donc un compliment, que j’ai souvent revendiqué ! mais plus tard… bien plus tard…
Ceci dit, pour un enfant, c’est dur. Même très dur. Mais, ça oblige à n’être pas moutonnier, à se tenir un peu en marge pour se protéger. Pas plus mal quand on voit à quel point les jeunes aiment à s’agréger. La distanciation dite brechtienne est chez moi un acquis devenu de l’inné! dis-je en conclusion pour retomber sur une référence partagée.
Longue tirade qui visait à écarter le victimaire douillet du ‘discriminé’. Quand on quitte son pays, disait mon père, ce macaroni de Vintimiglia à deux pas de Menton, on nettoie ses semelles et on ne compte que sur soi.
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* France Observateur changera de titre en novembre 1964 pour devenir le Nouvel Observateur.
** <M.F.> N’ayant pas de comptes à régler, y compris avec mes OPPOSANTS les plus acharnés, je ne produis que les noms de mes AUXILIAIRES. M.F. était un homme de son temps, un inspecteur de son temps, avec une éthique qui n’était pas la mienne. Il est des adversaires respectables.
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