DES COMBATS TONIQUES DES ANNÉES 1968-1980…
… À L’ENNUI DES RENIEMENTS, REPLIEMENTS POST-1980
Organisation générale
I. Temps de luttes sourdes ou ouvertes (4a*)
Ce Mai 68 qui ne cessait de nous agiter
Ce vent de l’Histoire qui fait des siennes
La section rémoise du SNES-Sup (Lettres) : un petit bastion de résistance
Politisation pratique et théorique d’une non alignée
Alice du pays des merveilles chez des révolutionnaires. Ou le détail, ça n’existe pas !
Tentative de mise au pas
La provocation dogmatique comme jeu ou la folie bienfaisante des étudiants / étudiantes “ultra-gauche”
La recherche ”scientifique” comme champ de batailles politiques
Un souvenir “vietnamien” : Alice du pays des merveilles entre PCFistes et gauchistes
En guise de conclusion :
Quand de petits fonctionnaires font du zèle
Lettre au Président de la République le 15 mars 1976
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II. Temps des rénovations pédagogiques : au plan théorique/méthodologique (4a**)
La Littérature comparée comme champ expérimental
Diversité des champs explorés
Mise à l’épreuve permanente et empirique des théories/méthodologies en vogue
Les voies inattendues des « effets de formation » et de « transmission »
Joseph D., étudiant africain, le ver qui vermoule des discours ou la dialectique enseignant/étudiant
Une facétie noire/blanche aux effets magiques
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Annexes
Les documents colorent d’un autre point de vue le paysage intellectuel des années dont il est question.
I. An 1973 : Tract sur l’avortement en réponse à la La Déclaration des Professeurs. Enseignants et Chercheurs de France, du 20 Août 1973
II. Lettre syndicale pour parer à la menace qui pesait sur ma titularisation
III. Des extraits de lettres adressées aux instances administratives, syndicales, dans lesquelles j’essayais de poser des problèmes pédagogiques.
IV. Deux lettres : l’une rédigée à l’intention de Marcel Détienne sur la question du ‘mythe’, la seconde adressée à une collègue chinoise sur des « questions chinoises» .
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DES COMBATS TONIQUES DES ANNÉES 1968-1980
Un parcours à grandes enjambées
I
Temps des luttes sourdes ou ouvertes
Le Collège universitaire de Reims
Après le Romanisches Seminar de Heidelberg, le Département de Français du Collège universitaire de l’Après Mai 68.
Événements que j’avais suivis avec fièvre, mais de loin. Quand je fis un saut à Paris, le mouvement avait déjà du plomb dans l’aile, la Sorbonne était occupée par des marginaux dont la fonction n’est jamais claire quand les temps sont troublés. L’un d’eux, menaçant, m’interdit de photographier les hautes affiches qui égayaient les murs austères de la cour. — Pourquoi ? Naïvement, c’est-à-dire en ce cas bêtement, j’ai tenté d’expliquer mon geste, au lieu de le questionner sur cette fonction de maître des lieux. J’avais promis aux étudiants allemands de photographier la cour de la Sorbonne. Il devint agressif, mais il n’eut pas le temps de répondre. Une femme à la voix avinée avançait d’un pas pressé dans la cour et disait : IL a dit qu’il faut aller à Nanterre… Qui était cet « IL » ?
Un ami m’avait conseillé d’éviter la Sorbonne, la police devait vider les lieux. Le Théâtre de l’Odéon aussi était occupé par les «Katangais» disait-on. Le sentiment que le pouvoir jouait ses valets de pique.
Dans les amphithéâtres, l’effervescence était encore grande. Dans la cour de la Sorbonne, à certains moments, des agglutinations de disputeurs. Je me souviens d’un groupe autour d’un homme jeune, cheveux longs, bien mis, qui diffusait d’épouvantables nouvelles, il était question d’étudiants écrasés par un char. Le ton était détaché, le visage amène. J’avais éprouvé un curieux sentiment à l’écouter. Des sentiments si fugitifs que je ne cherchais pas à leur donner forme. Mais après coup, au calme, je me demandai s’il s’agissait d’information ou d’intox ? Dans quels buts ? Un manipulateur ?
Quand le vent de la liberté tombe, toutes sortes de rats reviennent en surface, annonçant un futur gris. Un processus historique quasi naturel, semble-t-il.
Durant ce passage à Paris, c’est à travers le récit d’une chauffeure de taxi que j’ai vécu la ferveur de Mai. Une femme, la cinquantaine passée, une belle tête de cheveux blancs, le regard droit, qui parlait à pas comptés. Elle préférait travailler la nuit. N’était-ce pas dangereux pour une femme ? « — Non. J’observe mon client et au moindre doute, à la moindre réflexion, je m’arrête devant un commissariat et je lui demande de descendre. Je n’ai jamais eu de problème… ». Aux questions posées sur ses collègues masculins, elle répondait avec humour. Elle avait récemment aidé un « jeune » chauffeur de taxi à changer une roue, il fut surpris par son savoir-faire, et plus encore par cette marque de solidarité… « — Si ça trouve, c’est lui qui m’a klaxonnée hier, me traitant de vieille bique, parce que je ne démarrais pas assez vite à son goût ! Faut aussi leur apprendre à vivre » dit-elle après une pause. Dans la foulée, je lui demandai comment elle avait vécu Mai 68. Nous nous sommes retrouvées devant ma porte à discuter, tard dans la nuit. Je lui proposais tous les quarts d’heure de continuer à discuter chez moi, mais elle disait vouloir reprendre « la route du travail ».
Elle avait vécu « tout le mai » avec les étudiants en ébullition, elle en parlait avec tendresse et ferveur, « c’étaient des fils de bourgeois, ils parlaient bien, ils étaient avec les ouvriers… en général, les fils de bourgeois sont contre… le vent de l’histoire tournait.» Manifestement, elle avait vécu un grand mois de militantisme utopique, mettant son taxi au service de la cause commune, avec le sentiment que tout devenait possible. « Il nous faudra recommencer, encore et encore...» disait-elle.
D’autres témoignages d’amis/amies, confirmèrent cette euphorie aux étonnants pouvoirs de transformation multiforme. Tous ceux, toutes celles qui l’ont vécu en gardaient un souvenir chaud. Chaud d’humanité in progress. Une humanité échappant à ces restes infantiles, capables d’étincelles d’intérêt général. Et quand ça retombe, et que ça recommence à marigoter dans les boues jaunes, il ne faut pas incriminer les ‘révolutionnaires’ qui s’embourgeoiseraient, mais le climat politique qui ne sait pas accueillir les ferments de transformation et opte pour le statu quo. Ou les changements de surface, ce qui revient au même.
Les étudiants politisés de Heidelberg qui avaient commencé par penser qu’«enfin» les Français se décidaient à rattraper leur retard politique, furent bluffés par le mouvement social déclenché. — Ça ! c’était la France ! Je leur racontais les souvenirs de la chauffeure de taxi. Ils en devenaient nostalgiques, envieux même. — C’était impensable en Allemagne !
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Ce Mai 68 qui ne cessait de nous agiter
J’arrivai dans une université que la tempête avait traversée. Objet d’une remise en ordre autoritaire. Manifestement, on avait eu grand peur ! Mais, la dynamique enclenchée avait besoin de temps pour s’épuiser, et celle de Mai 68 était trop puissante pour s’arrêter d’un coup, par décrets ou mesures plus ou moins répressives. Si donc la volonté de reprendre en main les universités était manifeste, les résistances, surtout du côté des étudiants, étaient à la mesure des enjeux, c’est-à-dire très fortes.
L’ Après 68 fut pendant une dizaine d’années, un temps de luttes sourdes ou ouvertes à tous les niveaux : enseignant, étudiant, personnel administratif, etc. La répression était sournoise, tenace. Les grèves d’étudiants nombreuses, “sauvages”. Elles divisaient les enseignants de gauche, les communistes qui prétendaient diriger les contestations, continuaient à se voir débordés sur la gauche. Ils n’aimaient pas ça !
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Le pouvoir fut assez habile pour créer, dès janvier 1969, le Centre Universitaire Expérimental de Vincennes et concentrer en un lieu une majorité de professeurs qui appartenaient à “cette racaille perverse” qui favorise les contestations. Toutes les parties y trouvèrent leur compte : le pouvoir ghettoïsait sans difficulté enseignants et étudiants trop turbulents, les premiers étaient relativement libres d’expérimenter, ce qu’ils firent, et les étudiants trouvaient à Vincennes un espace plus ouvert. À proximité s’installa en 1970, le Théâtre du Soleil, créé en mai 1964, qui offrira des moments de théâtre inoubliables, animé par l’utopie de Mai 68.
Ailleurs, ce fut moins joyeux. Suivant le principe des vases communicants, le Collège universitaire de Reims, devenu Université de Champagne-Ardenne, perdit, dans certaines disciplines, des enseignants de gauche (Alain Badiou, entre autres), ils furent remplacés par des professeurs ouvertement réactionnaires, au nombre desquels deux intégristes de Laisser les vivre.
Prenant appui sur l’existence de «Vincennes» — et pourquoi seul Vincennes serait-il un lieu d’expérimentation ? ne cessais-je de répéter — j’organisais dans la cadre de l’UV sur les Avant-gardes des sorties au Théâtre du Soleil, rognant sur le budget de sortie des géographes. Des bouffées d’oxygène pour les étudiants rémois, dont la majorité travaillait pour financer leurs études, naviguant dans les trains comme les enseignants. Une double activité aux effets ravageurs en période d’examen. Il m’est arrivé de repousser une date d’interrogation orale, car j’avais devant moi, une étudiante surmenée, si pâle que l’examen devenait séance de torture morale. Tension difficile à vivre pour un enseignant, placé devant les effets visibles de conditions de travail difficiles qui pense devoir maintenir un niveau d’exigence dans l’intérêt même de l’étudiant.
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Les caméléons du politique
Dans la tourmente de l’Après Mai, les retournements de veste furent le phénomène le plus intéressant à observer d’un point de vue anthropologique. À Reims, il en eut de célèbres. Le plus spectaculaire : celui d’une communiste de haut niveau dans la hiérarchie du Parti. J’avais tellement entendu parler d’ A.K. avant de l’écouter, que j’avais le sentiment de la connaître. — Ce n’est pas une femme, c‘est un train express ! m’avait dit Guy Degen en riant. Je l’ai écoutée deux fois, avant son départ pour une université parisienne (Nanterre). Quand elle parlait, elle donnait toujours l’impression de s’adresser au Comité central et non à des collègues. Je n’avais encore jamais rencontré ce type d’apparatchik, j’eus froid dans le dos. La voix ! Car, il existe (existait ?) une voix communiste, une voix forgée dans les réunions, aux accents métalliques, une voix qui fait tomber des certitudes comme des coups de marteau. Asexuée. Je détectais à l’oreille un/une communiste orthodoxe. Une voix qui s’efforce de réprimer le doute qui pourrait venir fêler le discours, une voix officielle. Souvent très efficace. Je me souviens d’un brillant étudiant germaniste, Hay, agrégatif, qui dépeça le discours d’étudiants d’extrême droite qui avait pour chef un dénommé Le Pen, dans un amphithéâtre de la Sorbonne plein à craquer, la voix était mordante, métallique, haute, elle sabrait le discours des adversaires qui, réduits au silence parce que ridicules, enrageaient. Étudiante en première année de licence, novice en politique, je bavais d’admiration.
Ces mues exogènes, je veux dire induites par l’Histoire dont le vent change de direction, ont souvent des ressorts douteux. S’il est vrai que certaines structures dermo-psychiques épousent avec aisance l’air du temps, dans bien des cas, derrière ces mutations se profilait la peur de ne plus être au-devant de la scène. Il fallait donc changer rapidement de costume. Mais si le contenu des discours changeait, les méthodes restaient les mêmes. Ainsi, des discours qui se voulaient anti-staliniens avaient de forts accents staliniens (ton de l’invective, dénonciation de nouveaux adversaires, etc.).
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La section rémoise du SNES-Sup (Lettres) : un petit bastion de résistance
Quand j’arrivai à Reims, la section syndicale du SNES-Sup se réduisait à peu. Et quand le temps des promotions arriva, la section fit peau de chagrin. Ne restaient que des irréductibles, c’est-à-dire des non carriéristes-à-tout-prix. Une douzaine d’adhérents. Mon “patron” de Littérature comparée, Roland Desné, m’incita à devenir la secrétaire d’une section moribonde. Inconsciente, j’acceptai. Je n’étais qu’assistante et donc éjectable.
Le travail syndical était ouvertement politique, nous prenions position sur des problèmes de société, locaux, nationaux, voire internationaux — allant de l’avortement à la guerre des Soviétiques en Afghanistan.
Les adhérents de la section syndicale des Lettres, en majorité des enseignants du département de français, étaient “gens de gauche”, convaincus, sans étiquette politique affirmée, les communistes furent toujours minoritaires, la section garda donc son indépendance vis-à-vis des instances nationales qui, après la scission avec les gauchistes (Geismard and Co.), fut dirigée par des communistes. Il nous est arrivé, souvent, de protester contre des décisions, voire des prises de position politiques des instances nationales. J’avais, par exemple, pris l’initiative d’une lettre rageuse au sujet de la guerre soviétique en Afghanistan, que la direction avait justifiée dans le bulletin syndical. Il était question, je me souviens encore, du droit de cuissage des féodaux afghans.
Malgré notre petit nombre, et notre représentation réduite dans les différents conseils, nous opposions une résistance farouche à toutes les formes de reprise en main, et notre détermination parvenait à bloquer des mesures autoritaires. Guy Degen fut un solide compagnon de luttes.
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Durant un temps, celui de l’immédiat Après-68, la majeure partie des syndiqués étaient des Parisiens. Que de tracts ont été rédigés sur les rails ! Que de fous rires ! Des voyageurs donnaient leur avis, je revois une femme d’un âge certain, venir nous féliciter, elle avait trouvé le tract en faveur de l’avortement, “très très bien”. Je réentends Guy Degen se moquer d’un collègue philosophe, activiste de Laisser les vivre, qui ignorait tout de la contraception. — Elles n’ont qu’à se laver, après ! disait ce père de dix enfants. Et Guy Degen de lui expliquer la fécondation. Une histoire de glaires qui aident les spermatozoïdes à grimper, là où il faut ! On imagine les éclats de rire. Mais, ce philosophe était aussi inoxydable que ce politicien italien de la démocratie chrétienne dont il était beaucoup question. Rien n’entamait ces certitudes, ni sa politesse convenue. Il est resté célèbre dans les annales rémoises. Ils/elles (les philosophes) paraissaient sortir droit d’une armoire à mites, m’avait dit en riant un de nos administrateurs.
Le travail de rédaction des tracts était le plus souvent un travail collectif, l’un de nous prenait l’initiative de rédiger une première ébauche, chacun apportait une amélioration, une suggestion nouvelle. C’est François Jacques, un jeune et brillant historien qui avait pris l’initiative du tract sur l’avortement* en réponse à La Déclaration des Professeurs. Enseignants et Chercheurs de France, du 20 Août 1973, y était affirmé pompeusement «le respect de la vie» «clé de voûte de notre civilisation», la mémoire des guerres coloniales s’étant miraculeusement évanouies. Degen défendit avec son énergie verbale bien connue, la formule : être maîtresse de son ventre, qui ne fut pas retenue dans la rédaction finale. Nous faisions circuler le tract dans d’autres universités parisiennes ou provinciales. Il arrivait que des non-syndiqués signent nos tracts.
* Publié dans ANNEXES
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Tentative de mise au pas
La section syndicale des Lettres était trop indépendante au goût de certains.
Un jour, un collègue communiste de la Faculté de Droit, secrétaire de la section syndicale du SNES-Sup, demanda une réunion commune, Droit-Lettres, je trouvai l’idée intéressante, l’union faisant la force. On organisa la réunion. Nous étions une dizaine. Et le voilà qu’il se lance dans une argumentation d’un simplisme atterrant : le SNES-Sup était un syndicat responsable — c’était un des mots favoris des communistes en Mai 68 et qui le restera après Mai 68 — il fallait donc que les sections syndicales discutent avec les responsables d’un syndicat étudiant responsable, c’est-à-dire l’UNEF-ID.
La section-Lettres n’avait pas d’interlocuteurs privilégiés chez les étudiants. Elle discutait avec tous les participants à un mouvement de contestation, dont la majeure partie étaient non-syndiqués. De plus l’UNEF-ID, syndicat étudiant d’obédience communiste, était inexistant (ou presque) en Lettres.
Quand je compris le sens de la démarche, la fauve bondit. Je démontai son argumentation simpliste, syllogistique. Il repartit penaud. Quand je le croisais dans les autobus ou ailleurs, il ne me voyait pas, j’étais devenue invisible. J’ai compris que j’avais touché le carburant narcissique de son engagement. Quoi qu’il en soit, j’avais eu tort de foncer à bras raccourcis, il faut savoir ménager des sorties honorables aux adversaires, ne serait-ce que pour leur permettre de faire un retour sur eux-mêmes. Apprendre à penser chinois ! Mais la colère, à la mesure de ma naïveté, avait été si forte que je n’ai rien contrôlé. Les collègues furent ravis par l’attaque et me soutinrent. Nous avons donc continué à discuter avec tous les étudiants qui le demandaient, syndiqués ou pas.
Avait-il décidé seul de cette démarche ? L’avait-ON incité à venir mettre de l’ordre dans la section-Lettres, trop “gauchiste” pour certains ? Je n’ai pas cherché à le savoir. Mais, son activité politique des années quatre-vingt me donne à penser que c’était un militant qui poussait ses pions. Un collègue de Droit me décrira avec humour ses pavanes dans la salle des professeurs quand il accéda à des responsabilités politiques grâce à des élections favorables à la gauche durant un temps, assez court, à Reims. Ce ne fut pas le seul enseignant de gauche à qui on aurait pu lire la fable de la grenouille qui se voulait reine. Durant l’année qui précéda l’élection de François Mitterrand à la présidence, j’ai assisté à des transformations à vue de collègues qui briguaient un mandat politique. Du jour au lendemain, l’individu promu par le parti socialiste, communiste, muait, le sérieux bridait l’expression du visage, la colonne vertébrale en devenait plus raide… Je percevais ces menus changements sans même savoir que le collègue se projetait dans un avenir politique.
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Sans nostalgie passéiste, l’immédiat après-68 fut une belle période, productive dans tous les sens. Mais que de nuits sans sommeil, que de colères et que de joies ! Il fallait se battre contre la droite, mais aussi sur sa gauche. Deux lignes politiques s’opposaient nettement sur bien des problèmes. Nous faisions grincer les dents de certains communistes purs et durs. Mais, la démocratie comme échanges contradictoires, parfois très vifs, rarement consensuels, fonctionnait bien. Quand les luttes politiques s’anesthésièrent, j’appris de la bouche même d’étudiants de l’UNEF-ID que Roland Desné, communiste, m’avait toujours défendue. Assez rare pour être souligné.
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Progressivement la section s’étoffa, cessant d’être la section du turbulent département de français, le bureau s’agrandit, devint bi-, voire tricéphale, son mode de fonctionnement devint plus traditionnel, les réunions avaient lieu au département de géographie. Les luttes entre les deux lignes devinrent plus sourdes, sans perdre de leur vivacité. Quand se profila une possible arrivée de la gauche au pouvoir, nous vîmes arriver des postulants au titre de Secrétaire du Snes-sup-Lettres. Moi qui n’avais jamais considéré la fonction de secrétaire syndical comme un marche-pied possible, mais plutôt comme une charge, je découvris l’importance des titres, attachés à une fonction. Un géographe, socialiste aux visées ascendantes, joua carte sur table : il désirait se présenter aux élections, il avait besoin d’un maximum de titres », Directeur du département, Secrétaire-de. La franchise amusa le bureau. Je découvris aussi qu’un/une secrétaire de section pouvait être invité/e à postuler dans les instances de décision (promotion, nomination, etc.). Les postes de pouvoir ne m’intéressant pas, je refusai, l’enseignement et la recherche cannibalisant mon temps. D’un certain point de vue — carrière, promotion à l’échelon supérieur, etc. — c’était une erreur. J’avoue trouver choquante la possibilité de tirer un quelconque bénéfice, d’une fonction normalement tournée vers le combat, fût-il très mince — parce que les bénéfices sont très minces, comparés à tant d’autres privilèges des politiques…
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On n’a pas que des amis quand on est secrétaire d’une section syndicale. Certains ont cherché à avoir ma peau. Je savais qu’on ne me ferait pas de cadeau et que je devais être inscrite sur la LAFMA (Liste d’aptitude aux fonctions de maître-assistant) avant la fin du contrat de quatre ans. J’ai donc mis les bouchées doubles. Madame Bérard, Directrice du Département de français, qui avait soutenu ma candidature, m’a dit s’être souvent demandé « comment je faisais ? » pour tout assumer. Simple : l’auto-exploitation permanente.
Quand la question du prolongement de mon contrat (4+2ans) fut posée, certains des collègues de droite manifestèrent les doux sentiments qu’ils nourrissaient à mon égard. Le Président d’université de l’époque, M. Devèze, surnommé Raminagrobis, tant il était retors, m’a confié, lors d’une manifestation à laquelle il participait*, avoir dit : — Si vous touchez à P., ce sera la révolution ! De fait, les étudiants et les collègues du département de français m’auraient défendue. Mon inscription sur la LAFMA avant la quatrième année mit fin aux tentatives d’éviction. Curieusement une note d’inspecteur du secondaire, celui-là même dont je parle dans le fragment précédent, avait refait surface. Un 10/20 ! Mais pas la note suivante d’un autre inspecteur, plus favorable, grâce à une classe de 6e qui, à la question : l‘allemand est-il difficile ? répondit avec une belle unanimité sonore : NON, c’est facile ! L’inspecteur soulignait cette fois « le rapport amical aux enfants » et concluait sur « une impression agréable ».
* Madame Alice Saunié-Séïté (Présidence de Giscard d’Estaing), avait réussi à mettre dans la rue, les universitaires les moins combatifs, d’abord comme Secrétaire d’État aux universités (1976-1978), ensuite comme Ministre des Universités (1978-1981). Le mépris était devenu trop manifeste. Rappelons qu’en 1980, la ministre aux universités, géographe de formation, s’autorisa un acte mémorable, elle dégrada au rang de maître de conférences, Yves Lacoste, Professeur de géographie, fondateur de la revue Hérodote, publiée par Maspero, revue ‘militante’ qui rompait avec l’apolitisme de la géographie.
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Politisation pratique et théorique d’une non-alignée
L’ Après Mai 68 fut donc pour moi une période où les processus de politisation commencés en Algérie s’intensifièrent. Au lycée, il m’était arrivé de prendre en charge la section syndicale, quand il fallait résoudre un problème précis ou remettre à sa place un directeur qui croyait pouvoir jouer au petit-chef. À Reims, après Mai 68, le combat syndical avait une autre dimension. La rédaction, à chaud, d’un tract exige d’avoir des idées claires, mais pas simples, le temps des réactions “émotives”, à “l’instinct”, devait être dépassé. Le danger de ce type d’évolution nécessaire : se laisser enfermer par des idées trop claires.
La matière enseignée m’y aida. Occupant un poste de Littérature comparée, j’avais été chargée des travaux pratiques de Morale et politique. Avoir à travailler sur Machiavel, Locke, Hobbes, Rousseau et quelques autres, c’est-à-dire sur les théories politiques de la bourgeoisie ascendante, constitue une base solide, pour comprendre les enjeux politiques des ruptures conceptuelles, entre autres. Mais aussi, pour pénétrer dans l’intimité des productions artistiques, des textes littéraires, contemporains de ces penseurs. Et vice-versa.
La politisation s’opérait donc à la fois sur le tas, dans le combat quotidien et sur le plan théorique. Une politisation, hors parti. La guerre d’Algérie avait déconsidéré le parti socialiste, quant au parti communiste, il était si fidèle à Moscou qu’il en avait perdu toute crédibilité. Du moins aux yeux de certains, certaines. Le vote des pleins pouvoirs à Guy Mollet, l’abandon des porteurs de valises lors des procès, Budapest et Prague, avaient écœuré de nombreux militants, à plus forte raison, des non adhérents.
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Alice du pays des merveilles chez des révolutionnaires
ou le détail, ça n’existe pas !
Pendant un temps, j’assistais parfois à des réunions d’un groupuscule “révolutionnaire” dont j’ignorais la généalogie et l’histoire, mais qui avait le mérite, à mes yeux, de pratiquer une critique sévère du stalinisme — à un moment où le PCF était puissant dans le monde des intellectuels, des universitaires en particulier. Des amis m’avaient donné à lire Dialogue avec les morts, Dialogue avec Staline, ce dernier était composé d’une suite d’articles rédigés en octobre-novembre 1952 en réponse à un texte de Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S.», ouvrage, considéré alors comme LE programme impératif à suivre pour parvenir à la société communiste, et, après la mort de Staline, comme son testament. Si j’en juge par les réactions violentes que ces deux textes provoquèrent quand je les donnais à lire à un ami, militant communiste, on était en droit de les trouver subversifs. Rappelant la « thèse marxiste fondamentale de la disparition de la circulation des marchandises dans l’économie socialiste.», le régime économique de l’URSS était défini comme capitaliste, et l’URSS comme une Nation engagée « dans une course à mort » pour rattraper les États-Unis. Il était question d’ouvrir « des millions d’yeux sur l’imposture du «socialisme» russe, exploiteur de salariés, massacreurs de révolutionnaires, renégat de l’idéologie dont il se réclame.». À l’époque, je n’ai pas mesuré l’ampleur de la dénonciation qui ne pouvait pas ne pas prendre à rebrousse-poil le militant communiste le moins fermé à la discussion. J’étais, en revanche sidérée par les prétentions du groupe à la VÉRITÉ, à LA SCIENCE. Personne d’autres qu’eux-mêmes ne pouvaient prétendre interpréter Marx.
Les réunions ne manquaient pas de sel. Dans des salles minuscules, rue de Lancry ou dans les sous-sols d’un café, Place St-Michel, se réunissaient une douzaine de militants, les débats étaient souvent très vifs, car il existait presque autant de tendances que de militants, chacun prétendant détenir la vérité. Pour trancher, il était fait référence à des textes du chef historique, italien, le vieux, disait-on, Amadeo Bordiga, arrêté par Mussolini en 1926, farouche anti-stalinien.
Roger Dangeville, traducteur de Marx, déporté à l’âge de 16 ans avec son père, communiste lorrain, main droite de Maximilien Rubel, pensait envers et contre tout que la Révolution mondiale viendrait d’Allemagne. La reprise d’une thèse de Marx, formulée en 1843-1844, hégélienne dans ses fondements, était à mes yeux de germaniste, de l’ordre du désir aveuglant, étant donné l’endémique misère politique allemande, de plus, la puissance des hobereaux (Junkerschaft) avait peu de rapports avec la classe féodale française (noblesse) que la bourgeoisie ascendante avait pu écarter, lors de la Révolution de 1789. Une induction plus intuitive que théorique à l’époque, balayée par des haussements d’épaule. Dangeville, qui dominait le groupe, connaissant son Marx mieux que sa poche. Quand j’avais besoin d’une citation pour contredire les étudiants althussériens, c’est à lui que je m’adressais. Comme un exégète, blanchi à déchiffrer la Bible, il allait droit au tome et à la page concernés. Il lui arrivait d’être contesté, ce qu’il supportait assez mal, une lettre de Bordiga l’avait mis en garde contre « la manie persécutive » …
Le champ politique a tendance à exaspérer le narcissisme des militants et donc à mettre à nu leurs points vulnérables, masqués par les discours dogmatiques.
Lors des réunions, il m’arrivait souvent de planer, dépassée par ce qui se disait, et de penser pour me distraire, à Molière, tant les discussions avaient, parfois, des airs de débats théologiques. Je finis par prendre mes distances, tout en continuant à lire leurs critiques du stalinisme. Et celles de leur bête noire Socialisme ou barbarie. Dès 1956, Claude Lefort, aussi, s’intéressait à la bureaucratie soviétique.
De temps à autre, la présence d’un observateur des R.G. disait le groupe sous surveillance. Le vague sentiment qu’ils en étaient flattés…
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Défoulement verbal
Dans les réunions, je me taisais. Mais, un jour, durant les vacances scolaires, un maçon italien du groupe m’aida à refaire les peintures de mon appartement.
Il racontait, en travaillant, son séjour dans des prisons, des camps fascistes. Je me souviens d’une scène évoquée : les prisonniers étaient autorisés à se baigner dans un lac, sur les bords duquel des sentinelles, fusils au poing, veillaient. Un prisonnier massif, bien nourri aux haricots blancs, avait plaisir à s’approcher du bord pour exhiber ses deux seins sur lesquels, il avait écrit Lénine, Marx !
Je parlais des penseurs du politique, sur lesquels je travaillais, je faisais allusion aux questions qu’ils soulevaient face à la théorie marxiste, exposée par le groupe. Penseurs du politique qui l’intéressaient, il posait beaucoup de questions, sur Machiavel en particulier, je descendais de mon échelle pour aller chercher une réponse. Je disais mes réserves sur la notion de dictature du prolétariat, sans avoir à essuyer les banalités d’usage du discours ironique des Besserwisser (Je-sais-tout). Il comprenait… Elle devrait être aussi courte que possible, disait-il, sinon ce n’est plus du socialisme…
— Oui, mais la vie est courte et la transition est longue ! Et nous n’avons qu’une vie !
Malgré ma naïveté chronique de l’époque, je disais ne pas partager leur optimisme sur la classe des travailleurs. Ça pouvait cogner dur sur les femmes et les enfants, jouer les petits chefs, les travailleurs ! (Réponse sociologique, c’est la société qui…) Et puis, on peut prendre goût à la dictature, Mussolini, Hitler ont été portés, soutenus par des travailleurs. Aussi !
— Travailleurs, oui, mais pas des « prolétaires » ! [c’est-à-dire des travailleurs ayant une conscience politique]…
— Faux !
Je disais connaître des communistes qui étaient des compagnons imbuvables. Le dire, le faire…
— Et pourquoi user du mot masse ? C’est informe une masse… on s’y perd… Un pur objet qu’on dit parfois « livrée à des opportunistes », comme de la marchandise ! Pour une classe d’individus qu’on dit conscients, c’est plutôt insultant, non ? De plus, cette métaphore totalisante prétend expliquer un échec politique, pis un échec révolutionnaire… les simplifications peuvent avoir des effets aveuglants sur le long terme… un échec est un complexe d’erreurs où chaque erreur développe sa propre dynamique… Après l’histoire comme saga des grands hommes, l’Histoire comme « procès sans sujet ». Pas convaincant !
— Moi, je ne dis pas masse, mais « classe des prolétaires »,
—… comme un ensemble de personnes qui partagent l’utopie socialiste?
— Oui, mais je ne le dirais pas comme ça…
— Je n’aime pas le NOUS. J’y renifle de l’encens de messe…
Il avait la courtoisie de ne pas disserter sur l’individualisme petit-bourgeois.
Je refusai et refuse toujours, la moindre coupure entre politique et éthique. L’important disait Dangeville «est de ne pas se faire baiser», cette phrase me hérissait. Elle sert à tout justifier, à droite, à gauche.
— Et pourquoi associer démocratie à capitalisme pour rejeter le terme et le projet qu’il désigne ? Autant que je sache, le capitalisme dans son mouvement ascendant n’a pas inventé la démocratie, ce que Marx raconte des débuts de capitalisme en Angleterre, est plus terrifiant que démocratique : les paysans chassés des terres, («le mouton mange l’homme !»), réduits à la mendicité et/ou la rapine pour survivre, arrêtés, enfermés dans les workhouses ou embarqués sur des navires, sans être payés et pas mêmes nourris ! Les droits acquis ont été cher payés… Locke, théoricien du politique, pour qui la propriété était plus importante que la vie, justifiait ces mesures !
Je disais aussi être gênée par un trop grand fatalisme (déterminisme), le futur me semblait prévisible dans certains cas seulement (décolonisation par exemple), mais plus généralement, le futur est déroutant, illogique… Un brin d’indétermination, donc ! L’inachèvement de nombreux textes de Marx laissant ouverte la théorie.
Il écoutait, répondait parfois par un long silence, difficile à interpréter. Avais-je dit quelque chose d’idiot à ses yeux ou l’objection lui paraissait-elle recevable ? Quand il m’arrivait d’éclater de rire, pour provoquer sa réaction, — dites-le que vous trouvez ça idiot ! Il gardait son sérieux. — Non, disait-il, et il parlait alors en italien. Pour être sûr de bien dire sa pensée ?
Mais LE problème majeur, rédhibitoire, à mes yeux : leurs prétentions, à plaider l’invariance du marxisme, ou plus exactement leur interprétation, supposée exacte des textes de Marx. Influence de Rome sur Bordiga ! Encore du religieux ! disais-je. Je n’étais pas seule à faire ce reproche, leur revue Programme communiste, répondait souvent à ce type de reproche herméneutique. Réponses ironiques, bourrées d’invectives (sorbonnard, pisse-copie marxiste, renégat…).
De plus, je voyais une contradiction flagrante entre le marxisme comme science et les prédictions utopiques, voire messianiques, du Manifeste. Admettons que Marx ait découvert les lois du fonctionnement du capitalisme et donc rendus prédictibles son développement, ses crises, «inhérentes et nécessaires» à sa survie, le passage souhaité au socialisme, communisme, reste, lui, de l’ordre du désir utopique, désir si puissant que le passage en est pensé comme une fatalité. Le comment passer-à ne relèverait pas seulement de LA SCIENCE marxiste, mais de stratégies… La science, ça bouge, ça modifie les modèles explicatifs, ça élimine des scories (il y a toujours de l’idéologique dans une science !) Rien d’éternel ! Même les théologiens se déplacent… l’invariance de cette science, une réification intenable du point scientifique ! Je l’invitais à ‘penser chinois’ !
D’autant que je doutais — et doute toujours que l’économie puisse être une science.
Sur ces points, je me heurtais à un mur, seules prévalaient les thèses du «vieux» qui avait toujours vu juste.
Dialogue confiant. Je disais tout haut ce que je me disais à la sortie des réunions. Ma manière de converser, de sauter d’un sujet à un autre, de faire de longues parenthèses où se perdait le point de départ, que je retrouvais parfois le lendemain seulement, l’amusait, le perturbait, je jetais trop de choses en même temps…
J’avouai être de ces gens qui luttent en permanence contre le désordre qu’ils produisent ! Rire amical et non ironique.
Ma manière de descendre de l’échelle pour aller chercher dans mes rayonnages ou dans mes lourds dossiers de photocopies, un texte que je lisais pour me donner raison, l’amusait. Rosa Lux, Marxisme contre Dictature, La Révolution russe, Joseph Déjacque, mon lyrique ami posthume, À bas les chefs, Lettre à P. J. Proudhon, Fourier. Il trouvait le combat inégal, lui, ne pouvait pas produire SES textes ! Faux, il savait son Bordiga, son Capital, par cœur. Il avait beaucoup agité dans sa vie. C’est par lui que je découvris Bordiga, son élégance dans l’argumentation, sans invectives à l’égard des adversaires, en place d’arguments. Le goût de l’invective est toujours une surenchère de Besserwissen. Dans la revue, les textes n’étaient pas signés, mais je percevais des différences stylistiques et reconnaissais parfois l’auteur. Un rythme, une expression favorite…
— Vous devez les rendre fous aux réunions ! Que fait R. ?
Mais non, dans les réunions, je me taisais, calée sur le tabouret ou la chaise inconfortables, comme une élève butée.
Il est évident que ces objections qui effleurent la surface des problèmes (économiques, anthropologiques, etc., soulevés par les théories politiques que je découvrais) avaient une dimension intuitive, ‘psychologique’ qui tentait maladroitement de prendre forme de manière pseudo-savante. Mais les résistances ‘psychiques’ ne sont toujours pas les moins recevables…
En fait, je continuais à rester dans les marges. Un effet de l’habitus de l‘entre-deux, intériorisé depuis mon jeune âge ? Pas seulement. Quand j’écoutais, en privé, certains d’entre eux, je me demandais souvent quelle place, ils (les hommes étaient majoritaires) me réserveraient, car leur monde utopique présentait des aspects que ma «subjectivité petite-bourgeois» comme il était dit alors, trouvait “horribilis”. Je me souviens de petits détails qui en disaient long sur les imaginaires à l’œuvre : — Dans la société “socialiste”, la vraie, tu ne pourras plus aller chez le coiffeur ! — Pourquoi ? — On les supprimera. Ou encore, ils rêvaient d’une architecture communautaire, des immeubles où l’on pourrait partager les cuisines, y exercer à tour de rôle ses talents de cuisinier/ère, les miens en particulier. Trop chrétien pour moi, cette obligation de convivialité. Une convivialité souvent à sens unique : ça fumait comme des pompiers sans jamais se demander si ça pouvait gêner les non-fumeurs. Pis, s’il faisait froid, on n’avait pas même le droit d’ouvrir la fenêtre, il fallait partager socialistement l’enfumage, au risque de quintes de toux. De la même manière, les étudiants ultra-gauche rémois (mais pas seulement), aux visées généreusement révolutionnaires, voulant assurer le «bien du peuple», déchiraient les affiches, les tracts des adversaires et laisser traîner les morceaux sur le sol, à charge pour les femmes de ménage de nettoyer. Dire qu’elles ne les portaient pas dans leur cœur ‘populaire’, c’est peu. Le plus étonnant : leurs regards interrogateurs quand je faisais des remarques désobligeantes sur ce type de révolutionnaires, incapables de respecter et le travail de l’autre, en ce cas fastidieux, et les espaces communs.
Entre le dire et le faire, un entre-deux où le respect de l’autre se heurte le plus souvent à des limites confondantes.
Bref, ces révolutionnaires aux références diverses (Marx… Althusser… Mao) construisaient leur modèle de société qui n’était pas le mien, parce que leurs désirs n’étaient pas les miens.
Le détail, ça n’existe pas. Il est toujours métonymique.
Sur le chemin qui conduisait de la Science à la construction d’une Société Nouvelle, on passait par bien des médiateurs aux désirs contradictoires, marqués par la société dont ils désiraient sortir. Des médiateurs mâles en dominante. La féministe était défiante qui, évidemment, «confondait lutte de classe et sexisme». Dans les années 1960-1975, il était difficile pour ne pas dire impossible de se faire entendre en tant que femme, la Révolution libérerait tous les colonisés, y compris les femmes ! En attendant Godot, fallait prendre son mal en patience. Mais, je ne suis pas d’un naturel très patient.
Après l’étiquette communiste (= PCF, en Algérie), l’étiquette individualiste petite-bourgeoise me colla donc à la peau, tant aux yeux des staliniens que de leurs adversaires. Que faire ? On est toujours le quelque-chose négatif de quelqu’un. J’avais pris le parti d’en rire.
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La provocation dogmatique comme jeu
Dans le cadre de l’enseignement, il fallait aussi se battre contre le dogmatisme des étudiants, en majorité maoïstes (du moins dans le département de français), qui prétendaient, par exemple, interdire l’emploi du terme théorie pour désigner les textes de Machiavel, Locke, Hobbes, etc. La théorie, c’était LA Science, et les penseurs “bourgeois” n’étaient que de simples idéologues. Un peu court pour qui les trouvait passionnants ! Il me fallait donc lire Althusser, leur bible, et réfuter, encore et toujours, la confusion théorie = science. Pas simple, étant donné les enjeux qui débordaient largement les textes politiques. Car, ils exigeaient UNE SCIENCE des textes littéraires. Le prêt à penser de l’époque, pendant un temps, qui, par ailleurs, trouvait ses justifications dans l’état calamiteux des méthodologies littéraires.
Il fallait donc aussi se battre contre ce qui me paraissait dangereux pour la littérature et l’art en général, contre cette prétention à la scientificité qui reproduisait, d’une certaine manière, le discours théologique sur la vérité. Pour argumenter, il me fallait combler mes déficits théoriques, c’est-à-dire me confronter à l’herméneutique dominante, religieuse dans ses fondements. Et quand certaines idées sont hégémoniques, se battre contre elles, exige un travail considérable. Or, je croulais sous les charges, ne connaissant pas les auteurs dont j’avais la charge, qui exigeaient des bases historiques solides. Il m’est arrivé de baisser les bras et de me taire.
Remarque :
J’évoque ailleurs des traits plus discutables, dont un certain art de la justification dépourvue d’éthique, et derrière l’agressivité, une surprenante fragilité psychique, sources d’étonnement pour ma génération
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La recherche ”scientifique” comme champ de batailles politiques
Je devais par ailleurs, avancer dans mon travail de recherche, Brecht et la Chine était devenu Brecht en France. Ce champ aussi était particulièrement caillouteux. J’avais déposé le sujet avant Mai 68, quand j’étais à Heidelberg. Un “germaniste de gauche” en avait accepté la direction. Mai 68 passa par là. Mis à mal par les contestataires, Dany le rouge en particulier, ce professeur en titre, très libéral, devint comme tant d’autres professeurs libéraux, allergique à la moindre critique, à la moindre tentative de sortir des sentiers battus. Et mon sujet, apparemment classique, pour ne pas dire banal, était un champ dynamité.
Pour tenter de rendre compte de la métamorphose que L’opéra de quat’sous avait subie dans la première traduction française, je m’étais tournée vers la linguistique pour y trouver des outils d’analyse. La démarche déplut. Entre autres choses. Le conflit qui couvait, finit par éclater — à la veille de mon inscription sur la LAFMA (Liste d’aptitude aux fonctions de maître-assistant). Par chance, et parce que je butais sur des problèmes complexes, j’avais soumis ce travail à la critique. Assez innocente, et peu respectueuse des codes universitaires, j’avais écrit à Roland Barthes*. Etiemble, avec sa générosité habituelle, avait accepté de le lire, m’adressa une lettre de deux pages, datée du 22 août 1971, disait avoir «avalées», «dégustées seraient mieux dire, en cinq heures» (mes) 104 pages, n’avoir trouvé que “substantifique moelle”, malgré les défauts nombreux, propres aux débutants, qui avaient — justement — exaspéré le Directeur de thèse (assertions catégoriques, ton polémique, la réception de Brecht y poussant). Forte de ces appuis, et exaspérée par certaines remarques infantilisantes, je rompis avec mon Directeur de thèse. Un comparatiste ouvert, M. Cadot, accepta de prendre la relève.
* Je publierai dans un dossier d’Archives, les lettres reçues qui témoignent de beaucoup de gentillesse, alors même que je ne fréquentais pas son séminaire.
Je fus inscrite sur la LAFMA en 1972, grâce à l’appui de Bernard Dort, qui défendit le dossier. Il me confia avoir mis en sourdine les critiques qu’il pensait devoir formuler après avoir entendu le réquisitoire du Directeur de thèse qui estimait que je n’étais pas à ma place. Une partie du travail fut publiée par le CNRS, dans le cadre du volume sur les années vingt.
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Un souvenir “vietnamien”
Les années 1968-1973 furent aussi des années de lutte contre la guerre au Vietnam. Les manifestations, réunions d’information, étaient nombreuses et j’ai participé sinon à toutes, du moins à un grand nombre. Une guerre durant laquelle les Américains ont essayé une large panoplie d’armes nouvelles plus effroyables les unes que les autres, des mines anti-personnelles au napalm. La documentation continue d’occuper des rayonnages, je ne parviens pas à m’en séparer.
J’ai gardé un souvenir assez vif d’une manifestation. Un souvenir parabolique, porteur de sens qui en débordent les limites anecdotiques, comme tous les souvenirs qui restent vivants. La manifestation avait été organisée par le Parti communiste à Vincennes, un dimanche. Je m’y rendis, non sans mérite, car j’avais cours le lundi, et le dimanche était une journée de travail intense.
Arrivée à Vincennes, je fus prise dans un mouvement de foule. Les militants, jeunes, brandissaient des pancartes avec ce poing levé qui ressemblait à une épée, martelant GPRA vaincra! À mes yeux, ce mot d’ordre anti-impérialiste en valait un autre. Soudain, ils se donnèrent la main. On prit la mienne, je me laissai faire, amusée. Il y eut un brusque mouvement d’avance, assez puissant pour nous obliger à courir, puis les mains se lâchèrent et je vis courir les jeunes militants dans tous les sens, toujours martelant, avec conviction, GPRA vaincra! Les mouvements de foule étant par nature imprévisibles, Alice du pays des merveilles ne s’en étonna pas. Retournée à ma solitude déambulante, j’avançai sans courir derrière les militants qui avaient tracé un chemin, quand je fus saisie et littéralement soulevée par le col de mon imperméable, par un énorme bonhomme qui me traita de salope, putain… J’ai pensé qu’il s’agissait d’un fasciste venu casser du gauchiste! Surprise, certes, mais pas plus émue ou effrayée que ça. Est-ce mon regard d’éberluée qui lui fit lâcher prise ? Après m’avoir craché ses insultes au visage avec quelques postillons, il me reposa à terre. Je précise que j’ai toujours pesé entre 65 et 68 kilos.
Revenue à terre, je continuai mon chemin dans la même direction. Je déambulai ensuite sur la pelouse, espérant retrouver des amis/amies. J’arrivai près d’un groupe de femmes qui ressemblaient à des dames patronnesses, “du pur catho” aurait dit Philippe, mon ami cathare ! Elles vendaient Clarté. — Regarde, dit l’une d’elles, en traînant sur les deux premières syllabes du mot, avec une moue dédaigneuse, elle désignait des jeunes gens, cheveux longs au vent, chemise ouverte. Des gauchistes beaux et sexy ! Sur la pelouse de Vincennes, la manifestation ressemblait plus à une kermesse qu’à une manifestation politique. Je décidai de rentrer.
Le lendemain à Reims, je racontai mon aventure à une collègue, adepte de Mao, m’étonnant en plaisantant de ne pas l’avoir rencontrée sur la pelouse. — De quoi ? Mais c’était une manifestation organisée par le PC qui avait interdit aux gauchistes de se joindre à cette manifestation avec leurs mots d’ordre. Alice du pays des merveilles, toujours aussi peu aguerrie et toujours planant, apprit que le slogan GPRA vaincra! n’était pas l’équivalent du slogan communiste Paix au Vietnam. Comme du temps de la guerre de l’Algérie, les mots d’ordre qui, pour moi, étaient interchangeables, ne l’étaient pas si on pratiquait une analyse sémantique, ce que fit, pour moi, Sabine C. Elle n’avait pas tort.
C’est ainsi que j’appris que le mouvement de foule auquel j’avais été mêlée, était un mouvement de charge qui visait à rompre le cordon sanitaire du PC et que mon agresseur appartenait au service d’ordre du même PC. — Vraisemblablement un Cégétiste, me dit Sabine qui, elle, était au fait de toutes les dissensions et autres disputes théologiques dans le cadre des luttes politiques.
Si j’en ris rétrospectivement, je dois avouer que ce dimanche-là, j’étais rentrée, je me souviens, avec un sentiment de solitude lourde. Ce n’était pas la première fois qu’au retour d’une manifestation, j’avais du vague à l’âme. Le cul-entre-deux-chaises n’est pas toujours simple à vivre. On comprend alors, ce désir d’être ensemble, d’appartenir à un groupe, le temps d’un espoir, d’une illusion partagés.
En bref, les années 1968-1980 furent une période houleuse de ma vie. Car ce Mai de l’an 1968 que je n’avais pas vécu en direct, ne cessait de s’infiltrer dans les interstices les plus inattendus des vies privées et publiques. Effets, contre effets qui appartiennent à la longue durée.
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LE 11 septembre 1973
Santiago
Ma génération a été gâtée par l’Histoire. La décolonisation n’en finissait pas que de nouvelles formes de colonisation s’inauguraient.
Le 27 janvier 1973, la guerre du Vietnam s’achevait (Accords de Paris). Joie immense. Le 11 septembre 1973, je vacillai à la nouvelle du suicide de Salvador Allende, dont nous suivions l’expérience avec fièvre. Je me souviens, j’étais à Grasse, je jouais avec mes petits neveux. Ils avaient vu le blêmissement sans le comprendre. Comment expliquer des rêves de justice, comment expliquer un coup d’État militaire à de jeunes enfants ? Mon neveu haut comme deux pommes me passa la main sur le visage, en promettant, quand il serait grand de les tuer TOUS ! avec un bel accent d’intensité sur le tous.
Puis, ce fut le tour du chanteur Victor Jara dont on coupa les mains.
Une douleur sourde en continu, déjà installée qui se demande en permanence par quoi elle sera à nouveau, de nouveau, mise à vif.
1973 est aussi l’année de la publication à Paris de l’Archipel du Goulag…
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En guise de conclusion
Pour « illustrer » l’esprit de cette période grise, je produirai une lettre adressée au Président de la République, à un moment où la répression s’abattait sournoisement sur les “gauchistes”. C’est un document qui — à sa manière — dit une certaine France des années 70-80, celle qui avait eu peur et qui tentait par tous les moyens de revenir en arrière, de reconquérir les territoires perdus, mais au-delà — et c’est ce point qui m’intéresse — ce document accusateur montre comment à l’intérieur de micro-pouvoirs locaux, des individus par qui passent des ordres, font du zèle, vont au-delà de leurs prérogatives. Ces individus m’intéressent, car j’ai tendance à penser qu’ils sont des lieux où peuvent s’articuler des visées “totalitaires” du pouvoir central et leurs propres désirs de pouvoir, de domination-sur. Cette interface privé/public peut consolider, valider, renforcer, l’émergence d’un fascisme institutionnel qui lui catalyse toutes les formes de fascismes ordinaires, dont il se nourrit, leur donnant une assise juridique. Relire le dossier trente ans après rend encore la langue râpeuse.
Quand de petits fonctionnaires font du zèle
Je rencontrai à Reims, dans la rue, l’étudiant Patrick R., très abattu. Il disait devoir abandonner ses études, ses parents avaient des difficultés financières (son père était gravement malade), il ne parvenait pas à obtenir un demi poste de surveillant. Le refus n’était pas motivé officiellement, mais il avait fini par comprendre qu’une vieille histoire de l’année 73 le poursuivait. Lors de la grève de mars 1973 contre la loi sur les sursis (Loi Debré), il avait été interpellé par la gendarmerie, avec trois autres camarades, on leur reprochait d’avoir pollué les murs de l’établissement de leurs slogans.
Choquée par cette mémoire administrative, et bien décidée à me battre, je lui demandai de m’apporter un dossier précis et circonstancié. Je pris l’initiative d’une lettre qui fut co-signée par «l’équipe au complet des enseignants de Français» et adressée au rectorat, le 16 décembre 1975. Elle resta sans réponse. Quand le recteur changea, le Directeur du département, Michel Picard renouvela la démarche en février 1976. En vain. Le recteur J.L. Boursin fit réponse, mais écrivait-il en substance «l’enquête à laquelle j’ai fait procédé, il ressort que le jeune homme s’est manifesté, au cours, de sa scolarité, par un comportement incompatible avec celui que l’on est en droit d’attendre d’un surveillant» [Lettre du 11 Février 1976, n° 76-00106, CAB AC/MTH]. J’en discutai alors avec le responsable syndical départemental du SNES-sup, Francis Ménager, il me promit d’intervenir au niveau de la Présidence universitaire. Ce qu’il fit, sans plus de succès. Toutes les initiatives ayant échoué, furieuse de ce black-out réactionnaire et vindicatif, je décidai de m’adresser au “bon dieu”. Après avoir analysé le dossier juridique* que l’étudiant m’avait remis, j’écrivis la lettre qui suit.
* Le dossier se composait de plusieurs pièces, dont une lettre du Cabinet d’avocats Graftieaux et Sammut, qui informait l’étudiant du refus de la réparation en nature (remise en état des lieux) par le proviseur du lycée, refus notifié par le Procureur de la République, Pierre Decheix. [Lettre du 9 juillet 1973]. L’avocat ajoutait : « Je pense pour ma part que les exigences de Monsieur le Proviseur du Lycée sont exorbitantes et que les réparations civiles qui pourraient être ordonnées en cas de poursuites correctionnelles ne seraient pas de l’ampleur qu’exige le Chef d’Etablissement». [Lettre du 24 juillet 1973]. La vindicte haineuse du proviseur fut par ailleurs dénoncée dans un tract syndical unitaire, S.N.E.S/S.G.E.N./S.N.E.P./C.L.L. qui déploraient «qu’une des solutions envisagées par le Procureur de la République : nettoyage des murs par les intéressés, pendant les vacances – ait été rejetées. Des familles modestes sont donc obligées de payer des travaux qui semblent disproportionnées aux dégâts commis. Une collecte à laquelle nous nous associons, est organisée par les élèves.»
*
Paris, le 15 mars 1976
Monsieur le Président de la République,
L’usage interdit peut-être qu’une simple citoyenne s’adresse à vous pour résoudre un problème individuel et peut-être même, risquez-vous de voir dans cette démarche une injure à vos hautes fonctions. Et pourtant.
Le cas que je voudrais vous soumettre est exemplaire, c’est un cas parmi d’autres, nombreux, qui illustre une certaine forme de politique (désignée généralement comme “totalitaire”) et qui caractérise les pratiques administratives d’un certain nombre de fonctionnaires nommés par le Pouvoir central.
Un de nos étudiants, le plus brillant, mais de milieu modeste, s’est vu refuser un demi-poste de surveillant pour délit d’opinion.
Celui-ci participa en mars 1973, en tant que lycéen, à la grève contre la loi des sursis (dite Loi Debré). L’un d’entre eux eut l’idée saugrenue de barbouiller de rouge les murs du lycée, déjà très décorés, bien que le Comité de Liaison des Lycées ait refusé ce mode d’action. Convoqué par la gendarmerie, celui-ci avoua son méfait, et par solidarité, les membres du CLL (dont P. R. faisait partie) ne désavouèrent pas leur camarade. Selon la gendarmerie, le coût de l’opération s’élevait à 200 fr. par personne.
La situation s’aggrava, quand le Proviseur du lycée mixte de Châlons-sur-Marne refusa la réparation en nature (nettoyage des murs par les lycéens eux-mêmes, proposition acceptée par le Procureur de la République) et exigea la somme de 8000 francs. Les intéressés — ou plus exactement les familles — refusèrent de payer une telle somme. Un procès eut lieu, qui les condamna à 600 francs avec sursis et 800 francs de dommages et intérêts.
Le procès a eu le mérite de montrer à tous, la hargne vindicative et le manque de sang-froid du Proviseur.
Rien jusque-là qui puisse vraiment léser un sens de la justice même très sourcilleux. Les règles du jeu, fixées par des lois, sont appliquées officiellement. L’affaire pourrait donc être considérée comme close, si [P. R.] (et quelques autres) ne continuait à porter les marques infamantes de ce procès, à un moment où la législation tend à favoriser la réinsertion des condamnés de droit commun en supprimant la pratique du “dossier”.
Après une première année d’étude en Faculté et pour des raisons familiales, [P.R.] déposa une demande de poste de surveillant. N’obtenant pas de réponse, il retourna plusieurs fois, dans le courant du mois d’octobre, au service du rectorat. De manière officieuse, on lui fit comprendre que son dossier était resté dans un tiroir. Atterré et découragé, cet étudiant décida d’abandonner ses études.
Émus et scandalisés, TOUS les enseignants qui avaient pu juger du sérieux et de la remarquable intelligence de cet étudiant, ont accepté de signer une lettre, priant le Recteur de vouloir bien lui accorder un demi poste de surveillant. Cette lettre du 16 décembre 1975 est restée sans réponse. Nous avons renouvelé notre demande en février 1976. Enfin, le Recteur nouvellement nommé, daigna nous répondre, mais de manière négative ; il estimait que ce jeune homme s’était «manifesté au cours de sa scolarité par un comportement (?) incompatible avec celui que l’on est en droit d’attendre d’un surveillant» (lettre du 11. 02.1976). Notons que [P.R.] assumait des responsabilités au Conseil de classe, à la commission permanente et au Conseil de gestion. On est donc en droit de se demander quels sont les critères permettant de définir un tel comportement.
À Reims, les portes sont donc closes. Un comité est en voie de formation, en particulier dans le lycée où se déroula sa scolarité, mais en attendant qu’on obtienne l’effacement de ce délit d’opinion, celui-ci continue à vivre d’aides financières qu’il considère comme humiliantes.
Si ce cas nous émeut, c’est parce qu’il constitue un symptôme de maladie grave. De plus le délit d’opinion n’est pas, que je sache, codifié, il est donc hors légalité.
Si [P.R.] était le fils d’un grand bourgeois argenté, il eût pu barbouiller de rouge tous les murs de lycée, participer à des grèves, etc., et continuer ses études. Son tort, c’est de ne pas avoir de moyens financiers et donc de dépendre d’un demi poste de surveillant octroyé ou refusé sur la base de critères flous.
En parodiant La Fontaine, on pourrait formuler ainsi la morale de l’histoire : si vous êtes puissant, exprimez librement vos opinions, mais si vous êtes misérable, tenez-vous coi — non moins librement — ou encore : “ouvre ta bouche, selon ta bourse”.
C’est parce que cette morale ne me satisfait pas que je me permets de vous adresser cette lettre.
Je prie instamment le Président de la République, garant des règles démocratiques pour tous les Français, d’exiger des fonctionnaires nommée par le Pouvoir central, qu’ils respectent un minimum de règles démocratiques, et pour ce faire de codifier de manière très stricte — une charte des libertés qui rendrait le délit d’opinion impossible, ce qui aurait pour effet de réduire l’écart (voire l’abîme) entre le Dire (officiel) et le Faire (officieux).
Les contestataires sont des ballons d’oxygène, ils sont porteurs de contradictions sans lesquelles RIEN N’AVANCE, les écraser à tout prix est un signe d’impuissance. Refuser un demi poste de surveillant à un ex-lycéen qui a osé exprimer son opinion sur un projet de réforme qui le concernait directement, revient à nier les règles démocratiques les plus élémentaires.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mes sentiments respectueux et le regret d’avoir eu à vous importuner.
Deux semaines plus tard, je recevais une réponse positive de la Présidence de la République. La lettre était signée de la main du Chef de Cabinet de Giscard d’Estaing, Philippe Sauzay. Le cas avait été confié au Ministre de l’Éducation, prié «d’examiner cette affaire avec le plus grand soin». [Lettre du 02 AVR 1976 *035535, CAB/RP/3]
De fait, l’étudiant se vit offrir deux postes de surveillant.
Quoi qu’il en soit du mérite de la Présidence de l’époque, obliger les citoyens à dépenser tant d’énergie pour de si petites choses, reste scandaleux. Mais la démocratie est faite de ces petites choses. En fait, l’étudiant qui avait cristallisé la haine du Proviseur, était victime de sa vindicte. Dans une période de régression politique, ce monsieur, qui manifestement n’était pas à sa place dans l’enseignement, pouvait nuire à son petit niveau. D’où la valeur, elle aussi parabolique, de cette petite histoire qui, à sa manière, chaîne la grande Histoire.
À l’époque, ce type de lettres étaient pour moi une manière de transmuer mes colères, de m’épargner des ulcères. Mais, je n’attendais rien, pas même une réponse. Aujourd’hui, je pense que ces micro luttes ne sont pas inutiles.
*
Les silences socialistes
Je tiens à faire ici une parenthèse : il m’est aussi arrivé, par la suite, d’écrire à des élus socialistes pour protester contre des décisions qui me paraissaient scandaleuses, comme celle de participer à la Foire du livre de Téhéran, décidée par France-Édition « avec le soutien actif du Ministre des Affaires Étrangères »*, Roland Dumas, alors que le régime des Mollahs venait de proclamer une fatwa contre Salman Rushdie. La gestion socialiste, joxienne, de cette affaire, quand elle éclata, fut par ailleurs scandaleuse. Que des intégristes aient pu manifester pour la condamnation à mort d’un écrivain dans le pays de Voltaire, et qu’ensuite Pierre Joxe, alors ministre de l’intérieur interdise, pour calmer le jeu, une contre-manifestation, organisée par des Arabes voltairiens (mais oui, ça existe!), m’est toujours resté au travers de la gorge.
* Libération du jeudi 12 mars 1992
Je terminais la lettre adressée à Michel Charzat, par cette mise en garde :
« Sachez donc, que si les socialistes vont à la débâcle électorale, ce n’est pas pour des histoires de chômage, etc., mais principalement pour des questions de principes ou si vous préférez, d’éthique politique. On sait que les autres ne feront pas mieux, que votre gestion n’est pas aussi mauvaise que l’opposition voudrait le faire croire, je n’ai pas oublié, non plus, l’état de la France en 1981, en particulier et surtout sur le plan des libertés. C’est précisément cette mémoire qui, aujourd’hui, rend douloureux mon dégoût. »
Aucune instance socialiste ne daigna répondre.
Quand l’Ambassade d’Iran — à qui j’avais envoyé la copie des lettres de protestation adressées à différentes instances officielles et aux responsables socialistes — répondit, m’accusant au nom de Dieu tout puissant de manquer d’esprit démocratique, envoyant sa réponse aux mêmes instances que moi, et donc à Michel Charzat, Député et Conseiller de Paris XXe, celui-ci daigna alors accuser réception de la lettre de protestation que je lui avais demandé de transmettre aux responsables socialistes de la décision. Réponse convenue avec cette phrase stéréotypée qui mériterait analyse :« J’y prête (!) toute mon attention ».
Nous ne sommes pas allés à la Foire du Livre de Téhéran, grâce à des protestations conjuguées. « ON n’avait vu que le côté économique… la crise était si grave, que l’idée d’aller vendre des livres, avait prévalu » osa dire le représentant du Syndicat du livre. S’étonnant lui-même de cette démission ! Une semaine plus tard, le Monde (à qui j’avais envoyé mes lettres) publiait un article ironique sur cette participation, faisant remarquer que le Syndicat du livre français avait déjà démissionné sous l’occupation !
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Le voyage au Portugal en 1974 et le voyage en Albanie en 1975 appartiennent à cette période de politisation intense
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Temps des rénovations pédagogiques
Temps des repliements, désertions