Mémoires croisées

14/11/2010

FRAGMENT 4a**. Reims : Temps des rénovations pédagogiques

II


Temps des rénovations pédagogiques




Les années post-68 furent aussi dans beaucoup d’universités, une période très conflictuelle d’intense rénovation méthodologique/théorique dans le champ littéraire.

Quand j’étais étudiante à la Sorbonne, l’érudition des professeurs leur interdisait de traiter des textes, qu’ils abandonnaient aux assistants. Leurs cours : La vie et l’œuvre-de, c’est-à-dire le milieu socio-historique, la biographie, et l’intention de l’auteur, maître du sens. Des «monographies» dira Roland Barthes. Nous savions tous des démêlés de Voltaire avec Madame du Châtelet, quant aux textes au programme, nous étions censés les lire et les analyser seuls, ou en travaux pratiques. Ce type de coupure était devenu intenable. Les sciences humaines (mais pas seulement) avaient renouvelé leur outillage conceptuel, d’un côté, le matérialisme dialectique marquait la recherche historique, la sociologie, de l’autre Freud et la linguistique induisaient de nouvelles approches. L’assistant ne pouvait plus analyser un texte sans annoncer la teneur de sa théorie. Le comment analyser un texte était devenu un enjeu théorique. Voire polémique. Il était enfin question du langage et LA Linguistique devint LA science incontournable, le modèle « de la science de la littérature ».

Aux deux pôles (matérialisme/psychanalyse) des analyses caricaturales. Le complexe d’Œdipe et la notion de reflet (l’art comme reflet) et quelques autres notions devinrent des clés, des sésames ouvrant les textes. Des essais, articles de revues, aujourd’hui souvent illisibles. Mais aussi des travaux pionniers. Des ouvertures sur des pans restés jusque-là murés. D’une manière générale, la théorisation qui envahissait tous les champs du savoir, était elle-même traversée par le politique, les affrontements théoriques étaient âpres. Ainsi les catégories Idéologie, formations discursives, liées aux formations sociales se trouvaient réexaminées, affinées. Avec une tendance à manquer les spécificités de l’art, de la littérature…

Les étudiants rémois de cette époque (1968-1975 environ) étaient demandeurs et relativement nombreux à avoir des idées, parfois très arrêtées, sur la question de la transmission du savoir, sur les modes d’approche de la littérature. À Reims, Althusser avait essaimé, via des professeurs du secondaire, aujourd’hui célèbres. Théoriser à tout va permettait souvent d’échapper au travail sur l’empirique. Trop besogneux ? Marx, Mao servaient à tout et à n’importe quoi.


La Littérature comparée comme champ d’expérimentation


J’occupai donc un poste de Littérature comparée, considérée avec dédain comme un champ non ‘scientifique’, par des théoriciens de l’époque. J’y étais à l’aise, elle m’offrait des champs d’exploration très ouverts, permettant à la germaniste d’échapper à la spécialisation, par ailleurs nécessaire dans le cadre universitaire. S’y trouvait comblé un goût pour l’inconnu, pour les questions que j’ai plaisir à attraper par un de leurs fils, à suivre dans les méandres qu’elles tracent, quitte à traverser des tunnels dont l’issue toujours recule. Si comme assistante, j’ai dû commencer par travailler sur des programmes que je n’avais pas choisis, par la suite, j’ai pu construire tous mes programmes. Avec Roland Desné, cette liberté allait de soi.

À Reims, pendant un temps,  la Littérature comparée se réduisait à deux postes. Le nombre d’étudiants augmentant de manière régulière, un troisième poste nous fut accordé. En tant que sous-section du département de français, la littérature comparée fut obligatoire pour le DEUG et la licence. Une situation privilégiée, comparée au statut optionnel de la discipline dans d’autres Facultés.

Diversité des champs explorés


Avec les étudiants/étudiantes de seconde année, après les textes politiques de Morale et politique (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau…), j’ai exploré les Problèmes de réception (lectures, traductions de Kafka, Beckett, Brecht, Nerval); les relectures modernes de la Tragédie d’Antigone et de Médée ; le Récit, à travers le conte, le «mythe», et donc fait un premier tour du monde, visitant les récits de sapiens aussi différents que les Africains, les Amérindiens, les Papous de Nouvelle-Guinée, etc.

En Licence, je commençai par travailler sur un sujet proche de mes recherches : UV 418, les Avant-gardes des années 20, (françaises, italiennes, russes, allemandes), littéraires, cinématographiques, théâtrales et picturales (Futurismes, Surréalismes, Constructivismes, etc.) et contemporaines, avec un jeune assistant, nouveau venu, Guy Scarpetta. Durant cette collaboration, nous avons essayé d’innover sur le plan pédagogique, nous faisions cours à trois, nous complétant, discutant… Pratique qui nous obligeait à rompre avec le monologue confortable de l’enseignant, à accepter d’être remis en question par un collègue qui n’était pas du même avis, sans pour autant permettre aux étudiants de “compter les points”, tout en les ouvrant sur la complexité des savoirs… Pas simple. Pas simple du tout, les égos ayant tendance à nous  jouer de mauvais tours. Mais l’inconfort était productif, et pour les enseignants et pour les étudiants. Nous invitions des ‘personnalités extérieures’, c’est ainsi qu’Armand Gatti vint présenter des travaux en cours et passionna les étudiants, y compris les moins politisés. Trop coûteuse, l’UV revint assez rapidement à des modes plus traditionnels de fonctionnement (Cf. Documents en Annexes)

Dans la continuité de Morale et politique, je proposai un nouveau champ d’exploration dans le cadre de l’unité de valeur [UV]  Littérature et Politique : l’Utopie, puis l’Anti-utopie avec, entre autres auteurs, Evgueni Zamiatine dont Nous autres 1920, venait d’être traduit en français par B. Cauvet-Duhamel (1979), et Alexandre Zinoviev avec Les Hauteurs béantes, deux auteurs qui fâchèrent certains staliniens rémois. J’enchaînai sur la Science-fiction, anglo-saxonne, française (dont Epsilon de Claude Ollier, dans ses rapports avec le Nouveau roman), polonaise avec Stanislas Lem. Et quelques autres, Philip K. Dick, Philippe Curval, Doris Lessing… De la ‘non littérature’, dont les étudiants étaient friands, c’est eux qui m’incitèrent à découvrir ce nouveau champ, non sans rapport avec l’anti-utopie.

Il m’arrive souvent de repenser à certains textes, très en avance sur les prévisions des catastrophes qui nous menacent.

Les étudiants pouvaient choisir entre deux UV. Pour la 418, dont j’étais responsable, ils/elles devaient remettre un dossier en fin d’année, constitué de fiches de lectures, et de l’analyse d’un texte choisi par eux-mêmes, où ils/elles mettaient en pratique l’analyse systémique pratiquée durant les heures de travaux pratiques. Dossiers, coûteux à corriger, mais riches d’enseignement, la caricature d’une méthodologie mettant à découvert ses faiblesses.

L’UV fut souvent menacée de disparition. Quand je relis le courrier adressé aux responsables des coups de cisailles, je m’étonne aujourd’hui encore, des arguments dont on usait pour justifier les émondages. (Cf. ANNEXES)

De fait, c’était une UV coûteuse pour les deux parties. Étant donné qu’elle exigeait beaucoup d’investissement, le nombre des participants en fut toujours réduit, alors même que le nombre des étudiants ne cessaient de croître et que les UV concurrentes  étaient surchargées. Un petit ilot utopique ? « Élitiste » ? Quoi qu’il en soit, elle regroupait des étudiants/étudiantes qui désiraient travailler «autrement». Ce qui était possible dans d’autres universités. Peu nombreuses, il est vrai.

*


Mise à l’épreuve permanente et empirique des théories/méthodologies en vogue


La diversité thématique permettait des formes diversifiées d’expérimentation (théoriques et méthodologiques). J’ai, comme tous les débutants, commencé par bricoler, adoptant telle méthode d’analyse, plutôt que telle autre, mais rapidement, j’ai été confrontée aux limites des méthodologies à la mode, (elles furent nombreuses dans les années 1970-1980), associées à des théories (implicites ou explicites), qui, certes, ont eu le mérite de rendre caduques certaines approches, mais, construites la plupart du temps sur un corpus limité, voire sur des exemples pauvres, elles butaient invariablement sur la spécificité des textes comme forme de penser-dire-écrire.

À titre d’exemple, pour aller vite. Si Le Prince de Machiavel répondait vaillamment à une méthode de type sémantique structurale permettant de rendre compte d’une démarche empirique dans le champ du politique — Machiavel tentant de cerner le réel politique dans ses méandres et sa complexité, d’où les variations, reprises sémantiques, les formes de modalisation qui visent à nuancer la pensée, — en revanche, les pages de De Cive, De Corpora de Hobbes restaient presque muettes, qui exigeaient d’autres outils d’analyse, plus adaptés à la logique spéculative de ce penseur du politique. La démonstration de l’égalité des individus, qui fonde le contrat social et politique, ressemblait plus à une démonstration mathématique qu’à une réflexion philosophique traditionnelle. Je devais donc constamment me déplacer pour trouver un chemin dans le labyrinthe des théories/méthodologies qui toutes affirmaient plus ou moins explicitement leur efficience.


… savoir ce qu’on refuse et pourquoi on le refuse peut stimuler la conscience de ce qu’il y a à inventer, et aider à découvrir les cadres dans lesquels on peut inventer. [Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974, t.II, p. 28]


Ainsi de fil en aiguille et d’aiguille en fil, après avoir buté sur les limites de différentes méthodologies, j’ai progressivement, au fil de ces années, assuré mes bases en me référant à des théoriciens qui éclairaient certaines de mes questions : Emile Benveniste qui posait dès 1966, le problème de la subjectivité dans le langage dans le tome 1 des Problèmes de linguistique générale, à un moment où les écoles linguistiques dominantes l’ignoraient ; dans une mesure moindre, Roman Jacobson aussi, qui faisait place à la littérature, l’interdisciplinarité pratiquée ouvrait de nouveaux horizons ; Alexandre R. Luria, dont les travaux sur les troubles du langage démontraient la consubstantialité du langage et de l’humain. Gilles-Gaston Granger*, philosophe des sciences, attentif au langage, qui publia en 1968, Essai d’une philosophie du style, chez Armand Colin, vint renforcer l’apport de Benveniste dans d’autres directions, impliquant d’autres niveaux du langage, entre autres les marques prosodiques avec la notion très productive de « redondances non aléatoires » ouvrant sur la signifiance. Du pain béni pour une littéraire, à un moment où les linguistiques hégémoniques ignoraient et l’énonciation et le sujet*. G-G. Granger avait levé le défi d’analyser les processus d’individuation dans un champ inhabituel, les sciences mathématiques, par et dans le langage, examinant les rapports forme/contenu, « comme processus, genèse », le style étant défini comme « modalité d’intégration de l’individuel dans un processus concret qui est travail, et qui se présente nécessairement dans toutes les formes de la pratique » (Ch.1). Les travaux d’Henri Meschonnic** sur la traduction (Bible), sur Éluard, Hugo — poète analysant mes poètes préférés, et qui avait lu Granger — confortaient mes propres analyses et constats. Les textes de Hobbes, où s’élaborait une philosophie spéculative du politique,  les textes de Machiavel, un « empiriste » du politique exigeaient des approches différenciées. De l’ordre de l’évidence concrète qui invitait à penser sa pratique, à creuser les spécificités, et parallèlement à s’interroger sur les limites d’une méthodologie.

Il fallait aussi convaincre les étudiants, parfois séduits par les analyses sémiotiques, par la réduction d’un texte, d’un récit à des formules. C’est rassurant les formules, ça fait scientifique, mais ça ratisse large ! Avec moi, «on ne savait jamais où on allait et on en finissait jamais d’analyser un texte».

Ces théoriciens furent et son restés mes balises pour explorer d’autres théories qui régulièrement renouvelaient la question du langage, d’un certain point de vue. Michel Arrivé…, Jean Starobinski…, Julia Kristeva… Pour l’allemand, j’ai privilégié les travaux de Jean-Marie Zemb***, pratiquant/théorisant une linguistique comparative (allemand/français) très sophistiquée, sans pour autant négliger les travaux d’autres grammairiens, linguistes allemands, plus traditionnels ou différents. Dont les travaux de Peter von Polenz et son équipe. Passionnants dans la mesure où je renouvelais tout ce que j’avais appris auprès des germanistes de la Sorbonne.


* Gilles-Gaston Granger, Essai d’une philosophie du style, Paris, Librairie Armand Colin, 1968. Faut-il le dire ?  Cet essai déborde largement les points qui intéressaient la littéraire, G.-G. Granger interrogeant la philosophie de la connaissance, ouvrant sur des enjeux épistémologiques étendus et non mesurables.

** Henri Meschonnic, Pour la Poétique I, Paris, Gallimard 1970, Pour la poétique III, Une Parole écriture, Paris, Gallimard, 1973 ; Pour la poétique II, Espistémologie de l’écriture, Poétique de la traduction, Paris, Gallimard, 1973 a. Pour la poétique V, Poésie sans réponse, Paris, Gallimard, 1978, ont été des points d’appui solides.

*** Jean Marie Zemb, Vergleichende Grammatik Französisch-Deutsch : 1) Comparaison de deux systèmes, Jean M. Zemb ; 2) L’Économie de la langue et le jeu de la parole, mit Beitr. von Pierre Dimon,…Jean Janitza, Hans-Luddwig Scheel ; Mannheim, Zürich [etc.] : Bibliographisches Institut : Dudenverlag, 1978-1984 (Duden-Sonderreihe vergleichende Grammatiken).


MAIS, ce qui fut déterminant théoriquement, c’est le travail sur les récits extra-ordinaires du monde, amérindiens en particulier, qui me conduisirent aux travaux de linguistes américanistes — Franz BOAS*, Edward SAPIR**, son élève, et leurs disciples. Rencontres décisives pour échapper : 1. aux linguistiques dominantes et leurs limites, des linguistiques de LA Langue (dans les années 70) ; 2. pour comprendre d’une manière plus générale les enjeux multiformes des recherches linguistiques, et au plus près la distinction langue/parole (discours), la langue comme artefact, système de signes, disait Benveniste. Les premiers travaux de Franz Boas* sont à cet égard exemplaires, il commençait par établir un lexique, avançant progressivement, construisant lentement la langue de la population dont il était l’hôte, à partir de ses paroles, inventant un système de transcription phonétique. En d’autres termes, il était évident que nous n’avions jamais affaire à LA langue, mais toujours à du discursif (ici, au sens flou, de parole).


* En 1891, Franz Boas publia : Vocabularies of the Tinglit, Haida and Tsimshian Languages; en 1893 : Vocabulary of the Kwakiult Languages ; en 1904 : The Vocabulary of the Chinook Language. De plus, ultérieurement, il proposa deux traductions des récits recueillis, dont une traduction mot à mot, sous le texte, qui permettait d’entrevoir les singularités des langues exotiques, radicalement différentes des langues indo-européennes, et pas moins subtilement sophistiquées.

** Selected Writings of Edward Sapir, in LANGUAGE, CULTURE, AND PERSONALITY, Edited by David G. Mandelbaum, University of California Press, Berkeley and Los Angeles, 1949.


Travaux qui par ailleurs rompaient avec les métadiscours du passé. À l’aube de leur découverte, les langues amérindiennes furent décrites par des grammairiens classificateurs du XVIe siècle, comme des “langues de la passion”, riches en métaphores — par opposition aux langues raisonnables, riches en abstractions. Langue, mode de penser et culture étant pensées dans un rapport spéculaire, ces langues reflétaient et témoignaient de l’indécence de ces populations*. Et comme telles, elles furent jugées dangereuses, voire diaboliques (pleasing to the devil) qui risquaient de contaminer les traductions de l’Évangile. Perçues comme si difficiles « qu’on dirait à les entendre » « des voix illettrées de bêtes et oiseaux »*, de plus, elles échappaient à l’écriture, cette autre différence considérée comme fondamentale avec les ‘langues civilisées’, identifiées au XIXe siècle, aux langues indo-européennes, langues de la science, et bien sûr de la pensée adulte.


* Cf. AMERINDIA, N° Spécial,6, 1984, POUR UNE HISTOIRE DE LA LINGUISTIQUE AMÉRINDIENNE EN FRANCE, sous la direction de Sylvain Auroux et Francisco Queixalos (p. 335).


Les langues africaines subiront les mêmes modèles d’analyse. Explicitant les implications politiques de théories linguistiques, à la remorque des idéologies de leur temps, Maurice HOUIS concluait l’analyse des effets de mirage des modèles élaborés pour les langues indo-européennes, en ces termes : « Ainsi s’est incrustée l’idée de langues primitives dans leurs structures, et élémentaires dans leurs virtualités. Les travaux d’africanistes comme Delafosse et Westermann ont apporté une caution savante à la politique coloniale. Cette conjonction, qui est aussi une compromission de la science et de la politique, fait partie de l’Histoire de la linguistique négro-africaine »*. De toute évidence,  on a la politique de sa théorie du langage et de sa théorie du sujet (implicites ou explicites). Et pourtant ! Se mettre à l’écoute des théories africaines du langage permettaient d’entrevoir tout ce que les linguistiques occidentales ignoraient. Parce que théories de la parole (au sens saussurien), elles attiraient l’attention sur la matérialité du langage, le rythme et ses fonctions, sur l‘importance de la voix, du ton, de l’intonation, sur la parole comme acte individué, «chacun a sa parole»… Je me souviens avoir dévoré l’ouvrage de Geneviève Calame-Griaule** sur la parole chez les Dogon, qui ouvrait des pistes de réflexion, interdisait d’ignorer l’individuation de l’acte de parole. Calame-Griaule citait souvent Sapir, des croisements s’opéraient qui faisaient vaciller des certitudes ‘savantes’…


* Anthropologie linguistique de l’Afrique noire, Paris, PUF, 1971, p. 30-31.

** Geneviève Calame-Griaule,  Ethnologie et langage, Paris, Gallimard, 1965 [ Réédité en 1987 avec une Postface]


Franz Boas, Edward Sapir ne pratiquaient aucune annexion, respectant les notions, catégories rencontrées, les désignations des différentes formes de « paroles » (chants, récits…), travaux qui permettent dans certains cas, d’entrevoir la dimension littéraire des récits exotiques, où se manifestaient les rapports de connaissance des énonciateurs à leur langue. Précisément parce que ces anthropologues-linguistes s’intéressaient aux sujets-énonciateurs qui « recommencent » un récit, un chant, etc. En 1927, Sapir publiait Speech as a Personality Trait, dans l’American Journal of Sociology (n° 32 : 892-905), dans lequel, après avoir analysé, les éléments qui individualisent la parole — la voix, sa dynamique (intonation, rythme, continuité, vitesse), la prononciation, le vocabulaire — il conclut sur un cinquième élément, le style, que «certains n’attribuent qu’à la littérature», or «le style est un aspect quotidien de la parole qui caractérise à la fois le groupe social et l’individu»*.


* Selected Writings of Edward Sapir, in LANGUAGE, CULTURE, AND PERSONALITY, Edited by David G. Mandelbaum, University of California Press, Berkeley and Los Angeles, 1949, p. 542.


Benveniste parlera de recommencement, d’invention :

« Or comment produit-on la langue ? On ne reproduit rien. On a apparemment un certain nombre de modèles. Or tout homme invente sa langue et l’invente toute sa vie. Et tous les hommes inventent leur propre langue sur l’instant et chacun d’une façon distinctive, et chaque fois d’une façon nouvelle. Dire bonjour tous les jours de sa vie à quelqu’un, c’est chaque fois une réinvention. À plus forte raison quand il s’agit de phrases, ce ne sont plus les éléments constitutifs qui comptent, c’est l’organisation d’ensemble complète, l’arrangement original, dont le modèle ne peut pas avoir été donné directement, donc que l’individu fabrique. Chaque locuteur fabrique sa langue. » [Benveniste, Problème de linguistique générale, t. 2, p.19-20]

Une pensée du continu (langage ⇔ culture, langage ordinaire littérature, individu société) qui sera déployée théoriquement/systématiquement par Henri Meschonnic.

En bref, la traversée des langages amérindiens, africains fut déterminante pour penser à contre-courant. Dans les marges. Pour penser chaque texte comme «un système-langage» singulier. En licence, la phase de bricolage dépassée, je pratiquais ce j’ai dénommé analyse systémique où tout fait sens dans tous les sens, de signifiants en signifiants, en interaction, une méthodologie qui a toujours évolué, en fonction de nouveaux apports, questions, dont les fondements théoriques étaient anti-herméneutiques. En seconde année en revanche, j’ai longtemps pratiqué l’analyse de type structural, à mes yeux, une ascèse nécessaire pour les étudiants m’évitant la lecture de bavardages sur les textes littéraires. Analyse dont je soulignais les limites. Une forme de passage vers d’autres voies.

*


Est-il utile de dire que le chemin et ses balises de noms cités, dans un ordre qui pourrait paraître chronologique, est une construction d’après-coup, rétrospective où l’enchaînement fait sens, car il existe des liens d’affinités entre les théoriciens cités, l’élégance de leurs styles d’exposition n’étant pas le moindre, à mes yeux. Mais à l’époque, je pataugeais, j’ai lu Chomsky (Structures syntaxiques) avant de lire Benveniste, et j’ai laissé tomber Chomsky et quelques autres, parce que les questions concrètes que je me posais n’y trouvaient pas à s’éclairer. Dans une perspective double : pédagogique (comment analyser un texte ?) et de recherche (comment saisir les mécanismes de phagocytage de L’opéra de quat’sous par un plumitif célèbre, auteur de chansons, opérettes à la mode, André Mauprey, en d’autres termes comment l’écriture d’un faiseur, non sans talent, dilue, absorbe, digère l’écriture d’un jeune poète allemand ? Phagocytage continué par l’écriture scénique de Gaston Baty, lors de la première mise en scène).

Si j’avais été bien formée à la Sorbonne en Grammaire allemande par le professeur Colleville, piètre professeur de littérature, mais remarquable professeur de grammaire, et en Grammaire française* par le professeur Robert-Léon Wagner, dont j’ai suivi les cours dès la première année de ma double licence, sans bien comprendre ce qui se disait, qui avait tendance à décourager les novices**, la linguistique commença par être pour moi une discipline quelque peu hermétique. La lecture de travaux linguistiques, y compris les travaux sur les troubles du langage (Roman Jacobson, Alexandre R. Luria, André Ombredane…), fut donc au début anarchique, mêlant toutes les écoles, avec des abandons, des reprises, des tris, en fonction de mes propres visées.

En fait, la perspective pédagogique et de recherche se superposant sur un même problème (le texte, l’œuvre) exigeait une linguistique capable d’éclairer la littérature, c’est-à-dire le mode le plus complexe du travail dans la langue, or les linguistiques (quelle que soit l’école) construisaient des modèles théoriques sur des exemples fabriqués, pauvres (passe-moi-le sel). Ce qui explique mes tours et détours. Benveniste ouvrait de plus vastes perspectives.


*La licence se composait de quatre Certificats, dont Grammaire française ou Grammaire allemande suivant la licence.

** «Quand vous verrez ce que je vaux, vous abandonnerez» avait-il dit non sans morgue, lors du premier cours. Jean Mazaleyrat, assistant à l’époque où je préparais le certificat de grammaire française, proposait des cours plus accessibles. La rigueur de cette formation me fut précieuse dans la préparation des cours de traduction à l’Université de Heidelberg.


Comment suis-je allée à Benveniste ? à Granger ? je ne m’en souviens plus. Mais les chapitres sur «L’appareil formel de l’énonciation», sur la «Nature des pronoms», qui m’ont permis de saisir la métamorphose des personnages, de Mackie en particulier, dans la traduction de Mauprey et de sa collaboratrice Nicole Steinhof, m’incitèrent à persévérer dans cette voie. Quant à Meschonnic, je le découvris d’abord comme poète (Dédicaces proverbes, 1972, prix Max-Jacob), et par ses premiers travaux sur la Bible, via Brecht et la Bible de Luther ; la traduction française de la Bible de l’École française de Jérusalem (Éditions du Cerf, 1956), et son appareil de notes, visiblement anti-judaïques, m’exaspérant, je cherchai ailleurs. Suivirent les travaux sur Éluard, Hugo, qui appartiennent au panthéon de mes poètes. Je n’ai compris que très progressivement les enjeux et la cohérence de ses travaux plus théoriques, machines de guerre contre la métaphysique occidentale du signe.

On pourrait donc parler d’une auto-formation sur le tas, entêtée, dans la pénombre, à la bougie. La linguistique ne fut pas mon seul champ d’exploration sauvage.

Interdisciplinarité qui soulevait de nombreux et redoutables problèmes. Comment emprunter à des disciplines différentes, sans tomber dans les ornières des hypothèses contradictoires. Comment faire le tri entre l’acquis d’un moment et l’hypothétique, comment ne pas se fourvoyer ? Comment évaluer la qualité de l’information ? Bref, comment sortir de «sa spécialité sans effraction»? Le néophyte marche sur des cordes raides. Sa marge est étroite, entre la manipulation et l’emprunt, les frontières sont floues.

Durant un temps, nombreux ont été les philosophes, voire des théologiens, à citer des physiciens quantiques à des fins de démonstrations métaphysiques, ainsi le Principe d’incertitude d’HEISENBERG était devenu une véritable tarte-à-la-crème de discours philosophiques, visant la légitimation scientifique de certitudes métaphysiques. Le Colloque de Cordoue, publié chez Stock sous le titre Science et Conscience [1980] fut à cet égard exemplaire d’une démarche syncrétique, où sciences et métaphysiques convolaient en d’étranges noces. Mais, les références à tel physicien quantique et pas à tel autre, ne sont pas innocentes. Citer Heisenberg, Niels Bohr, David Bohm, plutôt que Selleri ou Vigier, etc., c’est opérer un choix plus idéologique que scientifique pour un non-spécialiste.

L’exemple de René Thom qui pour tester l’application de sa théorie des catastrophes au langage s’était aventuré dans la linguistique et avait «pris pour parole d’évangile» une typologie simplette. Quand on lui fit remarquer que le livre auquel il avait eu recours pour tester l’application de sa théorie des catastrophes au langage proposait une typologie grossière, il reconnut son erreur.*


*«Entretien sur les catastrophes, le langage et la métaphysique extrême», Ornicar?, 1978, n° 16, p. 83.


Ces exemples furent pour moi des garde-fous efficaces. J’avançais avec prudence dans divers champs des sciences humaines (anthropologie, ethnologie, psychanalyse…), sachant qu’il était périlleux pour un non-spécialiste d’interpréter des données construites, dans leur hétérogénéité phénoménologique et lacunaire, par des spécialistes, parfois même ‘propriétaire’ d’un territoire, voire, en ethnologie, d’une ethnie, exclusivité qui, pendant un temps, rendait difficile les confrontations.

Dans ces mouvements zigzaguant, qui obéissent à des logiques à la fois très subjectives (intérêt pour) et objectives (se donner les moyens d’avancer) s’opèrent toutes sortes de croisements inattendus qui font surgir de nouvelles questions, associations, déplacements, et dans leurs sillages, les risques d’incohérence théorique. On n’est jamais assuré de les avoir évités.

*


L’insistance sur la diversité de mes questionnements vise à éclairer, obliquement, les analyses de ‘textes’ nazis qui suivront, hors le champ universitaire. Une analyse de littéraire, portée par l’expérience d’analyse de textes littéraires, politiques, poétiques. D’où leur singularité, me semble-t-il, faisant affleurer des formes de l’intime nazi à travers des énonciateurs aux statuts divers — et partant la nouveauté des questions qu’elles induisent, dans un champ qui prétend depuis des lunes ‘découvrir’ une « langue nazie », réduite le plus souvent à du lexique, inventaire où s’opèrent des confusions dommageables, mais si fréquentes entre langue et langage, langue et idéologie (entre autres). Analyses qui cherchent à questionner les fonctions du langage dans l’expansion du nazisme que la terreur seule ne peut expliquer. La parole haineuse ne brasse pas du vent, qui s’articule à des désirs.Analyses qui pourraient ouvrir sur une poétique du document historique.

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Dois-je dire que mes années dans l’enseignement supérieur, les dix premières en particulier, furent une auto-exploitation permanente ? Destin partagé par tous les assistants, maîtres-assistants, tiraillés entre leur travail de recherche et le travail pour les étudiants. Dans mon cas, aggravé par la discipline (Littérature comparée) et la peur de l’ennui. J’avais renoncé à enseigner sur mon objet de thèse, Brecht, pour m’épargner le sentiment de radoter sur la distanciation, le théâtre épique, etc. D’un côté, je renouvelais mes sujets pour ne pas m’ennuyer, et de l’autre, je devais « penser à ma thèse » dont les collègues demandaient des nouvelles, un rituel comique, thèse qui, se nourrissant de la réflexion sur de nouveaux objets, se transformait en permanence. La dialectique qui se noue entre le travail de recherche et le travail-pour-les-étudiants est très complexe, l’un se nourrissant de l’autre APRÈS COUP, mais dans un premier temps, ils s’excluent. Quand je préparais un dossier sur une question nouvelle, passionnée par le sujet, j’en oubliais mon travail de recherche. De l’autre, la reprise des cours au beau milieu d’un chapitre commencé pendant les grandes vacances était toujours douloureuse, car je devais attendre les vacances de Noël pour me replonger dans le chapitre, il était souvent plus facile de commencer un nouveau chapitre que de renouer avec l’ancien. Schizophrénie difficile à vivre. Il eût été plus confortable d’être germaniste, la spécialisation ayant ses avantages. Encore faut-il savoir penser en termes de carrière.

*


Les étudiants qui ont participé à ces voyages, les uns volontairement (licence), les autres par obligation (2è année) ont pu plaisanter sur les «tableaux noirs bordéliques», lors des analyses textuelles conçues comme des brain trusts, trois heures durant, mais ils n’ont pas pu plaisanter sur la lecture de cours «sur papier jauni», car chaque année, je reprenais tout, sinon à zéro, du moins dans une perspective nouvelle, à partir des questions restées en suspens à la fin du semestre. J’ai donc pu travailler pendant 3 semestres (sur 3 ans) sur l’Utopie de Thomas More sans jamais me répéter ou m’ennuyer. Travail d’analyse qui nous permettait de rire sur les propos tenus sur l’Utopie de More, par certains “spécialistes” de l’Utopie, souvent lecteurs pressés, trop pressés, dénonçant, quand la mode en fut venue, le totalitarisme de cet imaginaire.


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Les voies inattendues des « effets de formation »  et de transmission


MAIS, ce dont certains étudiants se souviennent le plus, c’est de la fatigue des brain-trust sur les premières pages de l’ouvrage au programme (considérées comme matrice de l’œuvre), et/ou de mes écarts buissonniers. Il m’arrivait de faire une longue digression pour parler d’un livre qui me passionnait, d’une nouvelle piste ouverte par une question. Etc.

Ainsi ont-ils entendu parler, en Littérature comparée, du beau livre de l’historien Carlo Ginsburg, Le fromage et le vers, qui dressait le portrait historique d’un meunier frioulien disputant théologie avec les juges de l’Inquisition, et dont j’avais fait un de mes ancêtres, tant Menocchio* ressemblait étrangement à un oncle, paysan d’Albenga (Italie), agnostique, disputant religion, devant un verre de vin, avec le curé du village, un « honnête homme qui faisait ce qu’il disait ».

En ouverture du cours sur l’Utopie, je lisais des textes de Dario Fo, certains se souviennent encore des gluh gluh de l’ivrogne se noyant avec délice dans un chaudron de vin, après avoir démontré à un ange qu’il plumait doucement, que Jésus aussi aimait le bon vin, il en avait même offert à sa mère, Marie. Ou des invectives des jongleurs, provocateurs politiques félicitant les paysans de se laisser fouetter, de trimer pour les maîtres*

Quand je travaillais sur les singes et le langage (pour tenter de comprendre certains processus cognitifs en rapport avec l’acquisition du langage), je les invitais à subir certains tests, après leur avoir transmis mes quelques acquis sur la question. Et à réfléchir sur Washoe**, une chimpanzée qui avait appris des signes du langage des sourds et muets américains, capable de communiquer ses désirs, mais aussi de jurer quand elle se sentait frustrée et déclassée, injuriant un gardien de sale Jack et un congénère macaque de sale singe ; sur Koko, le singe du Dr Francine Patterson (Université de Stanford), traitant ces adversaires de noix, d’oiseau ou d’alligator (un animal détesté). QUI singe QUI ? avais-je demandé.


* Ménocchio, meunier frioulien, fut brûlé par l’Inquisition , « pour ses effroyables et exécrables excès », sa mort devait servir «d’exemples aux autres dans ces régions», lettre du 30 octobre 1559 du Cardinal de Santa Severina. Il fut ressuscité par Carlo GINSBURG dans Le Fromage et les vers, Flammarion, 1980, qui inaugurait la « micro-histoire ».

** Dario FO, MISTERO BUFFO/MYSTÈRE BOUFFE, Giullarata popolare/ Jonglerie populaire, bertani editore verona (Italie), Les noces de Cana, Laude des battus.

*** Eugène Linden, Ces singes qui parlent, Paris, Seuil, 1979; et les nombreux travaux de Duane M. Rumbaugh, dont Language learning by a chimpanzee : the Lana project, edited by Duane M. Rumbaugh, Paperback, 1977.


Pour parler de ce qui tient à cœur, une heure c’est court et le cours attendait l’heure suivante. Certains, certaines ont lu du Dario Fo, d’autres du Bateson Gregory, du Clastres, le premier ouvrage de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme (1983) qui évoquait la question du langage, de son importance dans les processus de développement de l’enfant. Et ainsi de suite. Ils/elles m’en remerciaient, parfois même des années après, en me croisant sur un quai dans la gare de Reims.

Donner le goût des chemins buissonniers pour relancer le désir d’apprendre, et buissonner les hypothèses de travail pour contourner les entités platoniciennes qui encombrent les terrains des ‘sciences’ humaines. La métaphore végétale interdisant les hiérarchisations, divisions, coupures… Et si les « effets de formation » passaient par ce qui ne s’enseigne pas ? Le goût d’apprendre et donc de s’exposer en permanence à ses trous (entre autres). Qui va à l’encontre de l’utilitarisme, défendu par les politiques. Et qui, s’inscrivant dans la longue durée, échappe aux prétendues “évaluations”.

*

Mais aujourd’hui, cette résistance au départ plus intuitive que théorique à l’écrasement théorique de la littérature et de l’art en général, me semble avoir des racines qui remontent loin dans mon enfance. Je suis allée tard à l’école, ma mère pensait qu’il était toujours assez tôt d’aller s’ennuyer. J’étais donc plus âgée que la moyenne quand j’entrai à l’école primaire à l’âge de presque sept ans. J’ai dû brûler les étapes. C’est pourquoi, je me souviens encore de l’émotion et de mon apprentissage des lettres et de mes premières lectures. Je revois encore sur la page blanche, mon premier E majuscule,  dans ses arrondis avec ses pleins et des déliés. Je me souviens encore du déchiffrement de «Poum et les choux à la crème», du dessin qui accompagnait le récit. Des mots agencés sur une page, des mots qui ne vous lâchent plus, vous entraînent jusqu’au point final, et qui vous donnent l’envie d’une autre page. Je me souviens du premier livre sur les Aventures de Bécassine, offert par une cliente de ma mère, un grand format avec beaucoup de texte et peu d’images…

Dès la 6e, au lycée, je lisais tout ce qui me tombait sous la main : allant de Max de Veuzy qui racontait des histoires à dormir debout, de riches aristocrates épousant de simples servantes, livres que j’achetais à une bouquiniste avec des sous volés à ma  mère, à Victor Hugo que j’ai lu trop jeune, avec un dictionnaire, chaque mot nouveau était noté dans un carnet avec l’exemple. Musset me ravit dès la troisième au lycée, je savais par cœur de nombreux poèmes. J’aime et je veux mourir/J’aime et pour un baiser…. que je chantais à tue-tête sur un air imitant l’opéra, qui en soulignait le pathos. Mais, c’est à Victor Hugo que je dois des notes moyennes en français : ma rédaction terminée, j’ouvrais mon carnet de vocabulaire hugolien et je remplaçais des mots trop simples, par des mots plus savants. Ainsi secret ou obscur devenaient abscons, fantastique devenait fantasmatique… Riche vocabulaire qui donnait une allure invariablement jugée «lourde» (et pour cause) par le professeur, faisant de l’adolescente une Précieuse ridicule, admirée par ses camarades pour la richesse d’un vocabulaire qu’elle ne maîtrisait pas.

Arrivée à la Sorbonne, toujours animée par ce désir de pénétrer les mystères d’un texte, la force d’une présence, les cours érudits sur la vie et l’œuvre des auteurs m’ennuyaient. Je préférais le travail avec les assistants, et pour le reste, je travaillais en bibliothèque, ouverte à l’époque jusqu’à 22 heures (je tiens à le signaler). Mais, j’ai suivi avec assiduité les cours de Marie-Jeanne Durry sur Jules Laforgue ; poète, elle savait parler des poètes. Les médiévistes aussi avaient plaisir à faire partager leur amour des textes. C’est par eux que j’ai lu et relu en vieux français, l’histoire de Tristan et Iseult dans la version de Béroul, découvrant avec effroi l’envers sombre de cette histoire qui aurait inventé l’amour en Occident. Devoir imaginer Iseult qui, dans ma mémoire avait gardé le visage de Madeleine Sologne*, livrée aux lépreux comme une «putain» était insupportable. Mon féminisme natif, viscéral, trouva à s’y nourrir.


* L’Eternel retour (1943) de Jean Delannoy  en collaboration avec Jean Cocteau, Joseph Bédier (médiéviste de la Sorbonne) et Pierre Billon. Jean Marais y tenait le rôle de Patrice (Tristan).


Le désir de pénétrer au cœur du mystère des effets d’un texte est inapaisable, mais il est protecteur, s’y développe un flair très sûr pour écarter les théories qui aplatissent, voire écrasent  le texte, car adopter d’emblée, le point de vue de la littérature face à la théorie change radicalement les perspectives. Désir porteur aussi qui permet de ramer à contre-courant. Ce n’est pas un hasard si Benveniste, Meschonnic, Granger et les américanistes m’ont immédiatement séduite, ils me permettaient d’avancer dans les grottes, avec une lumière douce de lampe à huile, respectant les jeux d’ombre.

Ce n’est pas un hasard non plus, si les germanistes, allemands en particulier, de l’époque, m’ont ennuyée, voire horrifiée, la littérature, une sous-classe de la Philosophie dans les universités, y étant pilonnée par du théologico-herméneutique.

Les étudiants ont confusément compris, je crois, que quelque chose d’autre se jouait dans cette traversée maniaque d’un texte.

Et si les «effets de formation», de «transmission» passaient aussi (ou surtout) par ÇA ? Des étudiants étrangers dont un Coréen* m’ont dit «essaimer», gagnés par ce désir de comprendre l’énergétique qui porte les grands textes pour en faire entendre la musique de fond chaque fois singulière.


* Selon la tradition universitaire coréenne, M. Chung Kyung-Nam lisait, non pas les textes, mais les ouvrages de ses professeurs sur les auteurs. Il avait compris, non sans résistance,  que c’était une manière efficace de mettre les étudiants à l’abri des effets de texte.



Le ver dans le fruit des discours ethnologiques ou la dialectique productive enseignant/étudiant

… il n’y a rien qui puisse être plus diabolique qu’une question

…. es gibt nichts, was verführerisches sein kann als eine Frage, dit le juge Azdak dans la Bonne âme de Se-Tchouan


Un étudiant congolais de culture bambara

Le mythe en question

J.D.* qui en seconde année avait travaillé sur les Problèmes de traduction, avait opté en licence pour ma barque, la 418, l’année où je commençais à explorer l’Utopie comme genre. Ses interventions tissaient des liens entre  certaines des propositions des utopistes européens — More, Campanella, Cabet, etc. — et des pratiques politiques africaines. Il lui arrivait de dire, heureux : « — Nous, on n’écrit pas ça, on le fait !». Je le chargeais alors d’expliciter, théoriser ce type d’intervention pour le cours suivant.

* J’ai supprimé son nom, par prudence, étant donné l’état du Congo où il est retourné.

Parce que J.D. avait passé son enfance dans un village africain, parce qu’il était bilingue, (il maîtrisait le français, mais parlait aussi une langue africaine, le bambara), parce qu’il était « initié » et baptisé (son prénom est des plus chrétiens), je voyais en lui un informateur idéal que je soumettais à un questionnement intensif, sur l’objet-mythe, notion occidentale, gréco-chrétienne, si molle que je ne savais pas quoi en faire. Les contradictions entre le théorique et l’empirique, — les récits analysés, empruntés à des cultures différentes dans des temps différents, en particulier des récits des cultures africaines — étaient si manifestes que le taxon mythe et les fonctions qui lui sont traditionnellement attribuées, devenaient toujours plus problématiques. Mais un taxon qui nourrit tant de plumes ne peut être supprimé. Marcel Détienne s’y était essayé, dans L’invention de la mythologie, [Paris, Gallimard, 1981], mais non seulement personne n’a pensé pouvoir tenir compte de ses brillantes analyses, mais il fut vertement attaqué.

Je confiais donc à J.D. des recueils de récits africains, publiés sous l’étiquette mythe. En autres, celui de S.J. FORTIER sur les «mythes» mbai. Il souffrait J.D., ne cessant de répéter avec une véhémence rageuse : — Mais ÇA, c’est FAUX ! On ne peut pas dire ÇA ! En fait, il se débattait avec des notions inadéquates. Annexantes. Je mesurais, de manière très concrète, avec quelle légèreté et quelle assurance, nous exportions de blanches notions, pourtant si incertaines.

Il connaissait le terme français mythe, en avait bricolé la compréhension. Le mythe devait donc être un récit que le temps n’avait pas “perverti”. Selon ce critère, la majorité des récits recueillis, dits mythiques, étaient des contes, parce qu’ils contenaient des éléments considérés comme modernes. Les récits étiologiques, en particulier, trahissaient des souvenirs scolaires, voire les effets de la colonisation et de l’évangélisation (sur l’origine des races, entre autres). Je rétorquai qu’un récit hors le temps n’existait pas, que dans la transmission, il était toujours recommencé (Benveniste) et que donc, tout récit était traversé par le temps du nouvel énonciateur. Je lui apportai de nombreux exemples puisés dans des cultures différentes. C’étaient ces recommencements dans des ici-maintenant qui gardaient vivante une tradition. Sans ces échanges, pas de transmission. Seulement du folklore. Rien n’échappe aux transformations des recommencements, pas même les récits associés à des rituels. L’exemple de la transmission du Bagré, analysé par Jack Goody* est aujourd’hui bien connu, qui témoigne de ce travail singulier de la mémoire et de la fluidité des recommencements. La fixation (illusoire) est toujours un effet des métadiscours sacralisants, dogmatiques.


* The Myth of the Bagre, Oxford, The Clarendon Press, 1972 [«Mémoire et apprentissage dans les sociétés avec et sans écriture : la transmission du Bagré», in Revue de L'Homme, janvier-mars 1977, XVII,1, p. 29-52.


Il finit par se rabattre sur le mythe comme récit secret, propriété du sorcier ou du féticheur, le mythe était donc inconnaissable ! Mais, le secret, avais-je répliqué, est toujours associé à l'interdiction, associée elle-même à des menaces qui sont à la mesure de la fragilité des secrets ! De manière quasi universelle, les récits sont nombreux à dire que l'interdiction n'existe que pour être transgressée et que donc les secrets sont toujours de Polichinelle. Une question de temps. Je fis remarquer que lui-même m’avait parlé de son initiation... — C’est pour ça que j’ai craché trois fois par terre pour écarter les menaces ! rétorqua-t-il. Les fonctions du secret débordent le statut du récit, il crée des formes de complicité, de solidarité, renforce des identités (appartenir à une communauté)... Mais, les contradictions qui traversent toute société perturbent les secrets de groupe. Je lui citai l’exemple des Iatmul produit par Gregory Bateson* : le ‘mythe’ est un récit ésotérique, secret, aussi longtemps que le secret est gardé, mais, si un adversaire dévoile le secret, le mythe perd son statut d'objet ésotérique et devient un simple récit. C'est donc le statut social du récit qui détermine, ici, son classement. Les Africains seraient-ils plus respectueux du secret ? J’en doutais. Il n’existe pas de fonction a priori. Un script narratif peut servir à tout et à n’importe quoi. Comme dans nos conversations courantes où viennent s’embrayer des micro-récits qui ont tramé notre vie à un moment et qui, à chaque reprise, servent à dire autre chose. Bref, il n’existe pas de fonction en soi (étiologique ou autre) qui puisse être rivée à une forme de récit.


* La Cérémonie du Naven, Paris, Editions de Minuit, 1971, traduction de Jean-Paul Latouche et Nimet Safouan, revue et corrigée par J.CL Chamoreden et P. Maldidier. Texte anglais, 1936


Quand je lui demandai quel mot dans sa langue aurait pu traduire le terme, il m’avoua l’ignorer. Son enquête auprès d’autres étudiants africains fut infructueuse, une majorité d’entre eux ignoraient la langue de leurs parents. — Pour séduire les filles africaines, il valait mieux ne parler que le français, avait-il ajouté, avec un geste qui disait l’impuissance.

Toujours testant les critères qui définissaient le mythe dans différents métadiscours occidentaux aux allures de théorie, j’en vins au critère de la croyance. Je citai quelques exemples de récits extra-ordinaires auxquels croiraient des “exotiques”. Des récits de métamorphose en autres. En écho, il me raconta le rêve d’un villageois de son village natal : durant la nuit, ce villageois, âgé, s'était transformé en crocodile et avait mangé des petites filles. Un rêve manifestement construit sur un très vieux script de métamorphose et de dévoration. En bonne occidentale, je demandai si le pêcheur et lui-même croyait à cette métamorphose. À son regard, je compris que j’avais posé une question grotesque, “télévisuelle”, à laquelle on ne peut répondre que par oui ou par non.

De fait, il ne viendrait pas à l'idée d'un psychanalyste de penser que le délire de son patient est faux, c'EST un délire et comme tel, symptôme de quelque chose. Lacan mettait au défi quiconque de dire si le délirant croyait ou non à son délire, à ses hallucinations.

On n’est jamais assez attentif à ses présupposés. Je n’avais jamais posé ce type de question (y croire/ne pas y croire) à un occidental me racontant un rêve aussi extra-ordinaire fût-il. Un rêve n'est ni vrai ni faux, il est le vécu d’un sujet, en ce cas, un sujet africain appartenant à une culture où « la dévoration » joue un rôle important dans l’imaginaire collectif, et donc dans le discours. Le sorcier mangeait sa victime ; un individu qui se laisse mourir, « se mangeait », J. D. insistait sur l'image : « il se mange l'âme, et meurt ». Du pêcheur naufragé qui a transgressé l’interdiction d’aller pêcher au moment où le Soleil est à « son festin de crabes » (la mer est très agitée), on dit qu’il a été dévoré par le Soleil. La figure de la dévoration revenait constamment dans les propos de J. D.

Est-ce le rêve qui génère ce type de script ? Ou des récits de métamorphose, spécifiques de cette culture, qui induisent le rêve ? De la poule ou de l’œuf ? Une vieille question quadrature du cercle.

*

La désignation des réalités matérielles du passé à l’aide d’un vocabulaire moderne ne pose pas de problèmes notables. Il est tout-à-fait légitime d’exprimer la hauteur de la cathédrale de Beauvais dans le système métrique et de reporter sur le passé les méthodes de la démographie. Mais lorsqu’il s’agit des «réalités» idéologiques, les choses se gâtent. Il est difficile de désigner un mouvement religieux comme hérétique, une pratique comme chrétienne ou superstitieuse, sans mêler son point de vue à celui des protagonistes. L’historien peut user de guillemets, ou bien reproduire ironiquement le point de vue de ceux qu’il étudie, mais il en vient alors à répéter les discours du passé au lieu de les expliquer. Dans la pratique universitaire actuelle règne un compromis instable: le nom d’hérétique convient à Jean Hus, mais serait indécent pour désigner Luther. Il est de plus en plus recommandé d’éviter le mot superstition et son abandon profite à croyance populaire qui n’est pas moins incertain. Mais déjà, la conception du populaire qui est impliquée ici fait naître de sérieuses objections. De même, l’historien parle toujours plus de magie et tend à considérer comme magiques des phénomènes qui passaient naguère pour religieux, alors qu’il ne dispose d'aucune définition satisfaisante de la magie.

Jean WIRTH, La naissance du concept de croyance (XIIè-XVIIè SIÈCLES), in BIBLIOTHÈQUE D’HUMANISME ET RENAISSANCE, TRAVAUX ET DOCUMENTS, XLV, Librairie Droz S.A., Genève, 1983, p. 8-58

*

Ces échanges où nous pataugions dans des contradictions insolubles eurent le mérite de renforcer la distance critique sur le discours ethnologique. Et à m'ouvrir sur de nouveaux horizons.

*

Quand J.D. me dit qu’il désirait faire une maîtrise sur l’Utopie, je lui proposai de travailler sur sa culture. Sur mon invitation, il demanda à sa famille de collecter des contes et proverbes en situation. Il m’avait donné de nombreux exemples tous plus passionnants les uns que les autres, de récits en situation, inventés ou recommencés en fonction d‘une situation.

Telle l’histoire du “pisseur” (enfant incontinent). Dans un village, tout se sait, on parle, les mères échangent leurs soucis. L’une d’elles parla de son enfant incontinent. Un jour, l’Ancien du village réunit tous les enfants et raconta une histoire d’animal incontinent qui réussit à maîtriser sa faiblesse, à force de volonté... Il avait insisté et sur le ridicule de l’incontinence et sur le comment en sortir. Le récit s’adressait à tous, l’enfant incontinent comprit sans être montré du doigt. Il arrive que l’enfant handicapé parvienne de lui-même à maîtriser ses faiblesses, à l’image de l’animal du conte.

— Et s’il reste incontinent ?

— Alors, on va interpréter cette faiblesse comme un signe supérieur qui le désigne à un poste de responsabilité.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à nos cours de récréation où l’enfant pas même handicapé, mais timidement gauche, est l’objet de brimades qui sont aussi des modes d'exclusion. Les cultures africaines, de manière assez générale, se gardent d’exclure un déviant de la communauté. Au Sage, à l’Ancien, au sorcier... du village donc de trouver la solution. La 'palabre' n'étant pas la moins efficace. De l'utopique en acte !

Je l'invitai à travailler sur ce type de récit “engagé” dans le quotidien.

Il chargea sa famille de collecter des récits en situation. La cassette fut saisie par la police congolaise qui avait entendu dans ces récits une critique politique. Qui est morveux se mouche, dit un sage proverbe. J’ai dû écrire une lettre, prenant sur moi la responsabilité de cette collecte, afin que la famille n’ait pas d’ennuis.


La parole, disent les Bambara, est aussi longue que l'humanité [...]

La parole est tout

Elle coupe, écorche,

Elle modèle, module,

Elle perturbe, rend fou.

Elle guérit ou tue net.

Elle amplifie, abaisse selon sa charge.

Elle excite ou calme les âmes

Komo-Dibi chantre malien du Komo (société d’initiation)

Cité par L.V.THOMAS in ENCYCLOPÉDIE UNIVERSALIS, France SA, 1968, 5è édition, AFRIQUE NOIRE, p. 413.


J.D., un parmi quelques autres, appartient à ces quelques générations d’étudiants qui renouvelaient mon plaisir à enseigner.


La fabulation aux pouvoirs magiques...


Il ne se contenta pas de fragiliser des notions occidentales, ses graves démêlés avec le pouvoir communiste m’inspirèrent une nouvelle fantastique aux effets politiques inattendus. En voici le schème narratif que j’ai longtemps nourri, dans les trains, dans le métro, les autobus. Un temps où souvent je fabule.


Avec l’aide d’une médium, Renée, dont une kinésithérapeute m’avait vanté les mérites, j’avais réussi, non sans difficulté, à interpeller Marx, occupé à palabrer, disputer, dans les Aréopages célestes, avec d’autres penseurs politiques, se désintéressant du monde-tel-qui-va.

M’inspirant de Faust, j’avais tracé un cercle magique au milieu duquel je mélopais mon appel, où son nom répété finit par se déformer en arxm, quand Renée me dit qu’il semblait m’avoir entendue, je me lançais alors dans une description rageuse de l’état du monde “marxiste” et “capitaliste”. – Il écoute, disait Renée, continuez, continuez ! J’avais préparé une longue diatribe pleine de citations et je le conjurais de revenir sur terre pour remettre les pendules à l’heure ! En conclusion, je rapportai les souffrances de malheureux Congolais, dont celles de J. D. Il ponctuait mon long monologue de grognements que Renée reformulait : ferdam qu’il disait. J’avais donc réussi à faire passer ma colère. Verdamnt ! – Damnation ! est un juron allemand qui envoie aux Enfers !

C’est ainsi que le corps éthéréen de Marx glissa sur terre, s’incarnant dans un Congolais torturé et mourant qui donc ressuscita. Les quiproquos furent nombreux, car personne ne reconnaissait Mabila. Pour sa mère, il tenait des propos incompréhensibles. Et pourquoi, cette barbe ? cette chevelure ? Les mois de détention, la torture lui avait tourné la tête, il était habité par un mauvais esprit venu de la brousse. Elle perdit une fortune auprès des féticheurs pour tenter de retrouver son fils. Et puis, il parlait comme un Blanc. Il invitait « les lépreux »* à se dresser contre l’injustice, le poing levé… Insultant pour les Congolais ! disait-elle, avec raison.

* Lépreux traduisant «les damnés de la terre» (Internationale) en bambara.

Ses discours fiévreux attirèrent très vite l’attention du pouvoir qui voyait en lui, un faux prophète marxiste, qu’il fallait neutraliser. Il arriva donc ce qui devait arriver, Maliba-(Marx) fut arrêté, torturé...

À sa mort, Jésus qui, à l’époque s’occupait de tous les utopistes mis à mort, récupéra le corps déchiré de cet Africain, ignorant quelle âme il abritait. Au Purgatoire, lieu de dépollution, l’âme s’émancipa des restes terriens et engagea un dialogue avec Jésus qui, très éprouvé et fatigué par ses incessantes allées et venues entre le ciel et la terre infernale, l’invita à l’aider à sauver ce qui restait des Sages persécutés par les Big Brother de l’époque qui pullulaient sous couvert de marxisme ou d’anti-marxisme. Marx ne pouvait pas refuser. C’est ainsi qu’il devint un auxiliaire de Jésus, parcourant le monde dans tous les sens, écoutant, voyant avec effroi tout ce qui se faisait en son nom. Ou contre son nom. Jésus le consolait, qui en savait long sur ce type de ‘déviations’, mais il lui interdisait d’intervenir, le menaçant de lui enlever les pouvoirs délégués, ubiquité, invisibilité, etc., ce qui aurait eu pour effet de renvoyer Marx sur terre. Ce qu’il refusait net, il préférait « aller rejoindre Méphisto aux Enfers », qu’il disait. Il ignorait que l’Enfer des intellectuels était un pays gris, voué à l’ennui, à l’insignifiance, à la répétition…

Mais un jour, n’y tenant plus, il faussa compagnie à Jésus, et joua les trouble-fête au Kremlin. Un peu à la manière d’un diable dans un bénitier ou d’un djinn hugolien, il s’amusait, comme un fou, les aidant à boire moult vodka, semant du désordre dans les cartons du KGB, faisant arrêter les arrêteurs, etc. Ainsi se retrouvèrent en prison, des lecteurs de Marx et des non-lecteurs de Marx… Les Soviétiques en firent une blague. Avant de quitter le Kremlin, il usa de ses pouvoirs magiques pour accélérer le gâtisme déjà bien avancé des principaux dirigeants soviétiques, et mit en mouvement ce qu’il appelait « l’apocalypse pan-marxi ». Jésus fit mine de ne rien voir, et le laissa revenir dans l’aréopage des âmes politiques.

Quelques années après, l’histoire avait commencé en 1976, le système soviétique s’effondra. Jésus continua seul, pendant un temps, à descendre sur terre pour recueillir les restes des Sages assassinés, mais leur nombre ne cessant de croître, il finit par se retirer. Il décida de ne plus entendre les cris des victimes. Depuis, les Sages pourrissent sur terre, corps et âme, comme les autres bipèdes, et comme leurs bourreaux. Car les bourreaux meurent et pourrissent aussi.


P.-S. Depuis la Glasnot, je crois à la vertu magique des facéties. Même mentales.

*


1968-1980 : une décennie effervescente

J’en retiendrai la naissance miraculeuse  (à mes yeux) d’Apple. Fin 79, j’acquiers un l’Apple II+ en solde. Pouvoir se passer de la machine à écrire relève du conte merveilleux. J’ai des angoisses à la moindre défaillance, je perds souvent du texte, mais rien n’entame mon enthousiasme.  En 84, je saute sur l’Apple IIc (128K !), à qui je dois offrir un Moniteur, puis, je m’endette pour acquérir un Macintosh Plus et sa souris, suivi par un Mac SE, devenant rapidement Mac SE30, la Ferrari  informatique de l’époque,  dont je ne parviens pas à me séparer, tant je l’ai aimée. Mon enthousiasme a inspiré un dessin érotique au cadet de mes neveux qui tenta de visualiser mes rapports à cette nouvelle machinerie dont je parlais avec une tendresse fiévreuse. L’enthousiasme s’est émoussé, on s’habitue au confort des machines de plus en plus puissantes et simples dans leur maniement, mais je reste admirative et une inconditionnelle d’Apple.

Je continue, aujourd’hui encore, à fondre de reconnaissance pour Catherine Ramauger,  M. Perichon, informaticien/ne de la société KA-douce, 14 rue Magellan, Paris 8e, avec qui j’avais de longues conversations téléphoniques pour tenter de résoudre des problèmes posés par l’Apple-//c et deux ans plus tard par le passage à Macintosh Plus, la récupération des fichiers ne fut pas une mince affaire! Quand je réécoute les enregistrements de ces consultations, ponctuées de rire, de soupirs, de «ça veut dire quoi ça ? ; voilà, j’ai cliqué, qu’est-ce que je fais ? je ne comprends pas, c’est un peu bizarre, IL me demande de… et…,  Oh, un blocage ! avec des battements de cœur à en perdre le souffle qui enrayait la voix, on se sentait coupable d’une fausse manipulation, et puis non, la voix à l’autre bout du fil rassurait, la machine protestait, «on exige trop d’elle… elle se sent bousculée… mime une explosion, le temps de se reposer, reprendre souffle!». Quand je réentends mes questions, portées par une logique inadaptée à l’informatique, quand j’entends sur la bande-son les bruits faits par l’ordinateur de l’époque, un bruit de cœur mécanique que j’avais oublié, je mesure le chemin parcouru par l’informatique et par moi-même. Des sauts de géants avec les bottes magiques du Chat botté. Le sentiment d’être passée de la préhistoire à l’histoire moderne dans un temps contracté de science-fiction, le sentiment aussi d’être un dinosaure avec mes boîtes de disquettes noires de 5 pouces (5″1/4), de faible capacité, rapidement remplacées par de mini-disquettes en 3.15 dont la mémoire augmentait de 6 mois en 6 mois. Reconnaissante aussi pour tous ces jeunes bidouilleurs qui concoctaient de petits logiciels qu’on se refilait, améliorant les performances de l’ordinateur à certains niveaux, facilitant la recherche dans le ventre de l’ordinateur (Ultra find comparé à Spotlight en devient émouvant d’enfance). Les prix aussi ont changé : en 1997 (facture du 17.9.), chez KA, une extension 32 Mo (!) pour le 5400 coûtait 1000 F. et son installation sur site 650 F., presque 250 €…

J’avoue avoir beaucoup de mal à détruire ces archives de la préhistoire informatique et à me défaire des machines marquantes !

Et cette révolution-LÀ, personne ne l’a vue venir. À l’université, on a même eu tendance à la sous-estimer…


feliepastorello-boidi


P.-S. D’autres éléments du paysage intellectuel des années 1968- 1975 sont évoqués dans, entre autres, l’introduction à l’article sur la rencontre Benjamin/Lacis dans PAGES sur le site :  http://wp.me/P2IrV-av  OU

http://fpbw.wordpress.com/walter-benjaminasja-lacis/


Fragment 4 b

À L’ENNUI DES RENIEMENTS, REPLIEMENTS POST-1980


Le voyage au Portugal en 1974 et le voyage en Albanie en 1975 appartiennent à cette période de politisation intense

Fragment a*

Temps des luttes

Fragment b

Temps des repliements, désertions

Annexes du fragment a**

Thème : Silver is the New Black. Un Blog WordPress.com.

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