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	<title>Mémoires croisées</title>
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	<description>Servir l'histoire pour servir la vie</description>
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		<title>Mémoires croisées</title>
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		<title>FRAGMENT 3) Heidelberg au lieu de Pékin</title>
		<link>http://fpbmc.wordpress.com/2008/06/22/fragment-4-heidelberg-au-lieu-de-pekin/</link>
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		<pubDate>Sun, 22 Jun 2008 06:13:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
				<category><![CDATA[Fonctionnaire sous tutelle]]></category>
		<category><![CDATA[Interdiction professionnelle/Berufsverbot]]></category>
		<category><![CDATA[L'Utopie]]></category>
		<category><![CDATA[Université de Heideberg]]></category>
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		<category><![CDATA[national-socialisme]]></category>
		<category><![CDATA[Mémoire/Histoire]]></category>

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		<description><![CDATA[ 1966-1968 : Heidelberg statt Pékin



Plan
1966 : la Chine en révolution et le départ manqué
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode français
1966-1968 : Heidelberg statt Pékin
Heidelberg, relents du passé
La peur de l’accent italien
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode allemand
“Renouveau” nazi ou continuité ?
(ma première expérience animalière :
j’assiste à une réunion nazie avec un étudiant [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbmc.wordpress.com&blog=840558&post=20&subd=fpbmc&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><h1 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"> 1966-1968 : Heidelberg statt Pékin</span></h1>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Plan</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>1966 : la Chine en révolution et le départ manqué<br />
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode français</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>1966-1968 : Heidelberg statt Pékin<br />
Heidelberg, relents du passé<br />
La peur de l’accent italien<br />
Le fonctionnaire sous tutelle : le mode allemand</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>“Renouveau” nazi ou continuité ?<br />
(ma première expérience animalière :<br />
j’assiste à une réunion nazie avec un étudiant SDS)<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>L’utopie compensatrice ou les effets psychiques de la Misère allemande.<br />
(Une manière d’éclairer un genre que l’on tend à discréditer)</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Printemps 67 : une escapade à Hambourg, l’envers de Heidelberg</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Pas à ma place. Nouveau départ</em></span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#800000;"><em> Désir de changement </em></span></strong></span></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un jour du mois de novembre (ou décembre) de l&#8217;an 1965, dans un café à proximité du lycée </span><span style="font-family:verdana,geneva;">où j’enseignai l’allemand, à Nogent-sur-Marne</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, devant notre tasse quotidienne, des collègues — jeunes — évoquèrent leur retraite (encore lointaine). Une manière d&#8217;énoncer l&#8217;ennui, un ennui intellectuellement mortifère. Le professeur de français, montrant sa pile de copies, disait devoir «lire» un mauvais livre par semaine, il se sentait devenir idiot, le professeur d&#8217;anglais disait s&#8217;ennuyer à répéter les mêmes règles, et ainsi de suite. Je fus littéralement prise de panique. Un désir de changement m’envahit.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le soir de ce même jour, lisant le <em>Monde</em>, j’entrevis en dernière page une courte information : la Chine recrutait des professeurs de français. Je posai ma candidature et un projet de thèse, <em>Brecht et la Chine</em>.  Je précise que j’avais une double licence, d’allemand et de français, que j’avais préparé un <em>Certificat de Littérature comparée</em> pour faire le lien entre les deux licences, et que j’apprenais le chinois aux <em>Langues orientales</em>.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le sentiment étrange que la vie se charge parfois de tisser, à l’insu de l’intéressé, des liens entre des éléments disparates qui, à première vue, paraîtraient incohérents.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ma candidature fut acceptée par les <em>Affaires étrangères,</em> puis par les instances chinoises. Je réussis, avec un entêtement certain, à négocier l&#8217;apprentissage du chinois. Pas simple à obtenir.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je fus soutenue dans ce projet par </span><span style="font-family:verdana,geneva;">madame Kouhana, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">rencontrée à Alger dans le cadre d’une démarche administrative, lors de mon affection en Algérie dans les années 1960-1962. C&#8217;est par elle que je connais tous les dessous d’une histoire à rebondissements.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je préparai donc mon voyage, rencontrai une jeune enseignante qui en revenait, elle me donna des conseils pratiques. Je me souviens, il fallait, entre autres, emporter des fermetures éclair, introuvables en Chine. J’en avais achetées une dizaine de couleur différente. Je les ai encore. Des reliques pour musée.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:center;">
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<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#800000;"><em>Le fonctionnaire sous tutelle : le mode français</em></span></strong></span></h3>
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:justify;">
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<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il restait à obtenir le détachement de <em>l&#8217;Éducation nationale</em> aux <em>Affaires étrangères</em>. Une simple formalité, pensait-on, qui serait résolue lors du mouvement du personnel enseignant en juin. Furieux de n’avoir pas été consulté, l’inspecteur d’allemand M. F., mit son veto. <em>Qu’est-ce qu’un professeur d’allemand  pouvait  aller faire en  Chine ?</em> Dire que j’enrageai, c’est peu. Lui qui m’avait laissée partir contre mon gré en Algérie, malgré l’intervention d’amis le connaissant, créditant de son autorité la “pacification” colonialiste dans le cadre duquel j’étais envoyée en 1960,  s’opposait maintenant à mon projet chinois qui, de plus, était un vieux rêve d’enfance ! L’insupportable même. Après plusieurs nuits blanches, je décidai de démissionner à compter du 1er octobre 1966. Je passai le mois de juillet à rédiger une lettre de plusieurs pages au Ministre de l’éducation Nationale, qui, « fut lue et relue durant un mois par M. Sidet, Directeur de Cabinet », m&#8217;avait dit mon<em> auxiliaire,</em> madame Kouhana (<em>l&#8217;auxiliaire</em> étant dans la terminologie de Propp, l&#8217;allié de l&#8217;<em>agressé</em> dans le conte merveilleux). Dans cette lettre, je parlais longuement de mon expérience algérienne* qui m’est longtemps restée au travers de la gorge. «</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je partirai en Chine quel qu&#8217;en soit le prix », avais-je dit aux responsables des relations avec les instances chinoises, qui redoutaient d&#8217;avoir à revenir sur une acceptation difficile à obtenir.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;année scolaire commençant le 20 septembre, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">ma démission devenant effective le 1er octobre, j’étais donc au lycée quand madame Kouhana me téléphona. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>Asseyez-vous ! </em>avait-elle dit en guise d’introduction. <em>Vous partez ! </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’annonçai la nouvelle au Directeur de l’établissement avec la joie que l’on peut imaginer.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cet affrontement avait fait le tour des couloirs du ministère, aussi, un jour, parlant chez des amis de cet inspecteur, connu pour ses positions intransigeantes, une invitée se mit à raconter <em>mon</em> histoire, ignorant que j’en avais été l’héroïne.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je n’ai jamais rencontré ce haut fonctionnaire, mais j’ai envoyé un bouquet de fleurs à sa femme, pour le remercier. Quand on demanda à mon <em>auxiliaire</em>, pourquoi cette obstination à partir en Chine, prise de court, elle inventa une histoire de <em>chagrin d’amour qui me tuait</em>. Fou rire ! Tout le monde compatit et comprit. J’aurai préféré qu’elle dise la vérité, à savoir que je trouvais inacceptable qu’un inspecteur puisse prétendre décider du cours de la vie d’un enseignant.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
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<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
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<p style="text-align:right;">
<h3 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#800000;"> HEIDELBERG <em>statt </em>PÉKIN</span></strong></span></h3>
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La révolution culturelle avait éclaté en août 1966, en octobre, les Chinois qui estimaient n&#8217;avoir plus besoin de professeurs de français annulèrent le contrat. J’étais détachée, mais je n’avais plus de poste. Un mois plus tard, en novembre 1966, je fus nommée sur un poste d&#8217;<em>Attachée culturelle</em> et déléguée au <em>Romanisches Seminar</em> de l&#8217;université de Heidelberg. Un poste que les enseignants des <em>Affaires étrangères</em> n’obtenaient  qu’après avoir travaillé dans les coins les plus reculés du monde.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’aurais pu, si j’étais partie en juillet, assister à la <em>Révolution culturelle</em>. Me connaissant, je crois que j’ai eu de la chance d’aller à Heidelberg et non à Pékin.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;"><em> Heidelberg, </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;"><em> </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;"><em>relents du passé et <a href="http://http://fpbw.wordpress.com/2008/03/">Misère allemande</a></em></span></h3>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’ai un rapport très physique aux villes. Je les sens comme un animal, sans grandes nuances. De l’ordre du rapport amoureux, de la détestation ou de l’indifférence. Je disais <em>adorer </em>Strasbourg, <em>détester </em>Troyes (cette ville où une femme qui se promenait seule en début de soirée — en juillet — donnait le sentiment de draguer), je disais avoir été fascinée par New York, Tokyo, avoir aimé Pékin (le Pékin où je séjournais du 21.03 au 30.04.1993), une ville que je trouvais laide, mais j’aimais les Pékinois, rieurs, curieux, inventifs, j’aimais ces hommes enceints portant leur enfant sous leur veste, j’aimais leur manière de traverser une large avenue entre les cyclistes qui, eux-mêmes, avaient un art de l’esquive, souvent étonnant, j’aimais ces groupes de soldats croisés, qui marchaient si mal aux pas cadencés, ces jeunes femmes qui avaient ingénument détourné l’uniforme militaire lui donnant une élégance fragile, j’aimais leur manière chaleureuse de vous reconnaître, de vous donner la main si vous demandiez de l’aide, leur manière de vous fourguer leurs marchandises avec une telle conviction qu’on se laissait faire pour le plaisir de jouer le jeu de la séduction.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand j’aime une ville, je la conquiers avec mes pieds, qui en gardent une mémoire tenace. Pékin, New York collent toujours à mes semelles. Certaines villes me laissent indifférente, j’en garde alors un souvenir assez flou. Copenhague, Kyoto (mais oui!) appartiennent à cette classe de villes.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Heidelberg, la célèbre ville romantique, admirée pour son paysage, si romantique qu’un pilote américain aurait refusé, dit la légende, de larguer ses bombes sur la ville, me déplut dès mon arrivée. Pourquoi ? Je le découvris progressivement. À Heidelberg, épargné par les bombardements, flottaient dans l’air des relents faisandés du passé. Une manière d’être, de parler de la génération de l&#8217;<em>avant &#8211; früher, un temps où l&#8217;ordre régnait,  avant… avant… </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>on ne voyait pas çà !</em> </span><span style="font-family:verdana,geneva;">- <em>früher sah man so was nicht</em> (ces mouvements étudiants). <em>Früher,</em> un adverbe temporel si proche de <em>Führer </em>qu’on pouvait l’entendre comme un lapsus.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#993300;"><em>La peur de l’accent italien</em></span></strong></span></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La nomination d’une lectrice de français portant un nom italien </span><span style="font-family:verdana,geneva;">affola un certain Herr Professor du <em>Romanisches Seminar,</em> M. P. <em>Elle  risquait  d’enseigner le français avec un accent italien! </em>disait-il à qui voulait bien l’écouter, une manière de donner son avis sur une nomination pour laquelle il n’avait pas été consulté. Et pour cause, j&#8217;avais été parachutée de Paris par les <em>Affaires étrangères</em>, qui, après mon affrontement avec M. F., tentèrent de régler au mieux un détachement qui avait perdu son point de chute.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le jour de la réouverture semestrielle de l’Université, les nouveaux enseignants devaient décliner leur CV devant l’aréopage des professeurs. Ce que je fis avec ma voix habituelle, qui aurait ressemblé à celle d’Edwige Feuillère, m’avait dit un comédien du TEP**. M. P. n’a donc pas pu échapper aux charmes d’une telle voix. <em>— Ach, diese Stimme! &#8211; Ah, cette voix ! </em>disait-il, se répétant. Mais, j&#8217;ai la mémoire affective des éléphants.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Parce que Président d&#8217;honneur de l&#8217;Institut, le Professeur avait l’habitude de convoquer — et non pas de convier — lecteur ou lectrice de français, à un thé «pour les connaître». En fait, pour assurer son autorité sur ces enseignants, marchant ainsi sur les plates-bandes du Directeur de l’Institut français qu’il estimait assez peu. Un autre métèque au nom slave (Tchégloff) qui manquait de titres universitaires, à ses yeux. Une collègue, Monique Ch. qui avait l’habitude de se rendre à ces invitations/convocations, fut chargée de me dire que le Professeur P. m’attendait pour un thé, tel jour, à telle heure. Colère froide.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> — Pour qui se prend-il ?  Vous direz à M. P. que ce jour-là, j’ai mieux à faire!<br />
</em></span></p></blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle en fut étonnée, mais la réaction lui plut. Le Directeur de l’Institut français sembla apprécier ma réaction. M. le Professeur P. ne renouvela pas l’invitation. Nos relations ont eu cette bonne tenue un peu guindée que la distance polie confère aux jeux sociaux.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"><em><strong>Le fonctionnaire sous tutelle : le mode allemand</strong></em></span></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En Allemagne, les fonctionnaires ou assimilés devaient jurer fidélité à la Constitution allemande, ce qui avait pour effet — entre autres — d’interdire le droit de grève aux fonctionnaires. Tout le monde, y compris les lecteurs étrangers, considéraient cette « allégeance » comme une formalité administrative. Quand je fus convoquée par le Directeur du <em>Romanisches Seminar</em> pour signer mon contrat, il me demanda de lire un texte engageant ma fidélité à la Constitution allemande. Personne ne m’avait prévenue. Je bondis, disant que je n’avais pas juré fidélité à la Constitution française, et que ce n’était pas en Allemagne, surtout pas en Allemagne, que j’allais commencer. De plus, j’ignorais le contenu de la Constitution allemande.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce refus embarrassa tout le monde. Le Directeur de l’Institut français qui a probablement fait un rapport à Bonn, aux <em>Affaires culturelles,</em> n’était pas mécontent de cette réaction. Sans le dire ouvertement, diplomatie obligeant. Personne, devant ma détermination, ne risqua le rapport de forces. Le Directeur du <em>Romanisches  Seminar</em> a dû trouver une parade dans un statut hybride, j’étais à cheval sur deux institutions, l’Université allemande et l’Institut français. Mais, il déplora cette « réaction de Française ».</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Rétrospectivement, je pense que cette réaction à l’instinct, irréfléchie, ne manquait pas de flair politique, car c’est au nom de cette Constitution qu’en 1972, l’Interdiction professionnelle &#8211; <em>Berufsverbot</em> a été introduite, qui excluait de la fonction publique, les opposants, communistes en particulier, dans un pays où le Parti avait recueilli 2 % des voix. Le recteur de l’université de Heidelberg eut à subir les effets de ce décret — <em>le Radikallenerlass</em> — non pas parce qu’il était communiste, mais parce qu’il manquait de zèle dans l’application des sanctions. Peut-être avait-il gardé la mémoire du <em>Früher/Führer</em>, car ce décret — dirigé contre <em>lesdits</em> «Radicaux» — qui visait  à intimider TOUTES les formes d’opposition, avait dans sa forme des accents douteux qui devaient troubler un démocrate.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#993300;"><em>“Renouveau” nazi  ou simple continuité ?</em> </span></strong></span></h3>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#993300;"><em>Ma première expérience animalière</em></span></span></strong></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans le courant de l’année 1966-1967, le <em>Nouvel Observateur</em> publia un article sur le «renouveau» nazi. Surprise, je partis en quête d’informations. Je m’enquis de la presse nazie, mais je ne parvins à trouver dans les kiosques qu’une feuille de choux locale insignifiante qui avait peu de lecteurs. Une manifestation devait se tenir dans les environs de Heidelberg. Je décidai d’y aller, mais pas seule.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est ainsi qu’un étudiant SDS aux cheveux longs (à l’époque, un signe d’appartenance politique) et une lectrice, vêtue d’un tailleur de cuir noir, qui cachait son regard derrière des lunettes de soleil noires, se rendirent à une des premières réunions officielles nazies de l’après-guerre, dans une ville universitaire, Heidelberg. Vu le cadre, le couple devait paraître bizarre. Aux innocents les mains pleines, j’avais pourtant l’intention de passer inaperçue.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand j’entrai dans la salle (moyenne), j’eus d’abord un choc, une première impression très désagréable : la majorité des participants étaient âgés, mais je repérai, parsemés dans la salle, des jeunes gens qui avaient de belles têtes ardentes, les mêmes que je croisais à l’Université. La relève semblait assurée. Désagréable et  inquiétant.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur une table, à l’entrée, des piles d’ouvrages. Je jetai un œil, les couvertures ressemblaient à celles de ces ouvrages que l’on trouvait alors dans les gares, criardes et aguicheuses. J’avais été tentée d’acheter quelques ouvrages, mais l’étudiant qui m’accompagnait me dit, sur un ton vif, <em>qu’il ne salirait pas le coffre de sa voiture avec cette littérature ! </em>Dissuasif.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous nous sommes installés, discrètement. L’étudiant qui m’avait accompagnée, «vraiment pour me faire plaisir», lisait un journal, décidé à ne pas perdre son temps à écouter leur <em>Quatsch</em> (baratin). De mon côté, je me tenais sage comme une image, prenant scolairement des notes, tout en observant discrètement les gens autour de moi, derrière mes lunettes noires. En face, légèrement sur la gauche, un homme de quarante ans environ, une “tête de sympathisant nazi classique”, à proximité une jeune femme, grise, qui sortait tout droit de ces intérieurs petits-bourgeois qu’il faut avoir connus pour savoir à quel point on y sent le moisi, le renfermé physique et moral. <em>Muffig.</em> En face de moi, un homme d’une trentaine d’années en costume bleu-gris, échappa à ce classement rapide au faciès. Je lui trouvais une tête de “syndicaliste”. Allez savoir pourquoi.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les discours commencèrent. Un vieux monsieur, un Allemand de l’Est qui avait été chassé des territoires polonais, nombreux dans la salle, du genre ancien combattant, presque émouvant dans ses nostalgies territoriales, parla de la reconquête des territoires perdus, non seulement des terres échues aux Polonais, mais aussi de l’Alsace et la Lorraine. Je me préparais à demander, poliment, quelle solution il envisageait, si les Lorrains et les Alsaciens refusaient cette nouvelle annexion. <em>Par la discussion ! </em>ne cessait-il de répéter.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour continuer à vivre, il avait manifestement besoin de rêver. Pas de quoi s’émouvoir.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant les dix premières minutes, la salle était calme, tout le monde écoutait poliment. Et puis, ça et là des ricanements, des rires, des éclats de voix ironiques commencèrent à produire une électricité communicative. Celui que j’avais étiqueté «sympathisant nazi», qui n’avait cessé d’opiner du menton, lâcha même un «<em>zu primitiv-trop primaire» </em>quand il entendit le ricanement de son voisin, la «tête de syndicaliste», qui me prit subitement à témoin, en allemand : <em>— Vous entendez ? à mourir de rire !  Il va repartir à la conquête de l’Alsace et la Lorraine! </em>Je le regardai, interloquée, pourquoi s’adressait-il à moi et non à son voisin immédiat qui venait de dire<em> zu primitiv</em> ? Il continua d’ironiser, toujours ne s‘adressant qu’à moi.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En fait, au bout de vingt minutes environ, tout le monde savait qui était qui. Je n’étais pas la seule observatrice. Les jeunes gens dont la présence m’avait désagréablement surprise étaient des étudiants venus apporter la contradiction. Je respirai et ça devait se voir, je regardai la salle avec un certain plaisir, je surpris alors des regards proprement meurtriers. Un énorme bonhomme, à l’autre bout de la salle, me fusillait du regard.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cette reconnaissance physique, animale, m’a toujours intriguée. Enseignante, nécessairement attentive à ce qui se passait dans la classe, j’ai toujours été fascinée par les radars des enfants.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand un enseignant entre pour la première fois dans sa classe, il est face à un groupe qui fait bloc face à l’intrus, avec lequel ils vont devoir vivre un an. <em>Qui est-il ? </em>Tous leurs sens sont mobilisés, tendus vers la réponse. Mille radars sont braqués sur la peau de l’intrus, il est impossible de tricher, ils savent très vite qui l’on est, avant même qu’on ait parlé. Ce savoir a toujours été pour moi très mystérieux. Quand l’occasion se présentait, je questionnais. Des élèves de seconde du lycée de garçons d’Orléans qui avaient chahuté leur professeur d’allemand, de la sixième à la troisième, et qui étaient donc nuls en allemand, m’ont dit après un semestre durant lequel je leur avais mené la vie dure :</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> —    C’est une question de peau !<br />
—   Ça veut dire quoi ?<br />
—    Ça se sent, si un prof s’intéresse ou pas à nous,&#8230; ça se sent&#8230; s’il a peur, on le bouffe !</em></span></p></blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Image spontanée du dompteur dans la cage des fauves. Qui se fera bouffer ? Si l’enseignant de manière aussi instinctive que les élèves ne détruit pas cette cage et ne dit pas clairement, avec son seul corps, qu’il n’a pas l’intention de bouffer, mais qu’il ne se laissera pas bouffer, il vaut mieux qu&#8217;il change de métier. Il m&#8217;est arrivé, quand, étudiante, j&#8217;occupais un poste de maîtresse-auxilaire, d&#8217;entrer dans des classes bordéliques pour apporter un pli à un enseignant incapable de tenir sa classe, le spectacle en était navrant.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’une manière sinon semblable, du moins approchée, quand des individus inconnus pénètrent dans un espace où se réunissent des individus qui partagent un même idéal (en ce cas, une réunion de nazis nostalgiques), et qui donc font masse au sens électro-magnétique du terme, la question immédiate, non formulée, est de savoir si ces inconnus sont des sympathisants ou des indésirables. Avant même d’êtres verbaux, les relations commencent par être physiques, corporelles, car nos corps, à notre insu, envoient des signaux que le groupe mis en alerte par cette présence, décode inconsciemment.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je suis convaincue qu’il s’agit là d’un vieil héritage phylogénétique, très archaïque et encore très vivant chez les enfants qui vous «sentent» comme le fait un animal. Des situations d’alerte réactivent cet héritage chez l’adulte. Celui qui est sur le qui vive, qui craint, envoie à son insu des messages d’alerte imperceptibles, mais visibles à l’œil exercé. Je suis souvent étonnée par la transparence de certains corps. Nous sommes façonnés par nos actions, par nos pensées, par ce que nous sommes déjà devenus, et nos corps signifient à notre insu. Les fins limiers le savent. Une très vieille histoire de chasseur.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quoi qu’il en soit, ce soir-là, nous, les opposants, étions à découvert vingt minutes après l’ouverture de la réunion. Sans avoir rien dit. J&#8217;ai compris après-coup (comme souvent) que j&#8217;étais moi-même transparente !<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’eus à peine le temps d’admirer l’insolence de ceux que les appareils politiques appelaient «gauchistes», insolence qui désarçonna rapidement les vieux combattants. Derrière leur aménité de façade — <em>ils se disaient ouverts à la discussion, car il ne fallait pas reproduire les erreurs du passé</em> — la férocité était tapie, manifestement, ils auraient souhaité pouvoir envoyer ces jeunes contradicteurs à la géhenne.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’étudiant qui m’avait accompagnée commença à lancer en silence des signes d’impatience, il finit par me demander <em>si je n’avais pas encore assez vu. </em>J’aurais aimé assister à toute la manifestation, mais je ne voulais pas abuser de sa bonne volonté. Nous avons quitté la salle en claquant la porte. Dans la voiture, une 2CV, il me demanda si j’avais eu vraiment l’intention d’acheter des ouvrages nazis.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> — Oui et non !<br />
— Oui, parce que je pense qu’il est bon de savoir ce qu’ils écrivent et lisent! Non, parce que leur donner de l’argent a quelque chose d’insupportable.<br />
— On aurait dû les voler ! </em>conclua-t-il.</span></p></blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Bonne idée ! </em>Et aussitôt, je me mis  à délirer sur ce qui aurait pu se passer si une <em>Attachée culturelle</em> de l’Ambassade de France, lectrice à la prestigieuse université de Heidelberg, avait été prise en flagrant délit de vol de livres nazis dans une réunion nazie, en compagnie d’un étudiant SDS, chevelu. Ce fut une beau fou-rire ! Et une manière de dissoudre le malaise physique qui sournoisement avait engourdi nos corps.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Comment aurait réagi l’Ambassade ? Il est sûr qu’au minimum, on m’aurait rappelée à l’ordre et à plus de discrétion. Et au maximum ? </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il importe de rappeler qu&#8217;en 1966-1968, le national-socialisme, le fascisme, le vichysme n’étaient pas encore des objets d&#8217;études très répandus. Malgré les fantômes que les pages sombres de l&#8217;histoire européenne n&#8217;ont cessé d&#8217;envoyer pour réactiver les oublieuses mémoires. </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> </span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La manifestation nazie à laquelle j’avais assisté m’avait paru si archaïque que je ne parvenais pas à prendre au sérieux ces résurgences. « Le retour des nazis » me paraissait une affaire « gonflée » et je m’apprêter à écrire au <em>Nouvel Observateur.</em> D’où ma surprise, quand une semaine plus tard, mon accompagnateur déposa sur mon bureau une pile de journaux nazis. Le <em>Deutsche Studentenanzeiger</em> (DSA) était « <em>distribué gratuitement et massivement dans les universités. Il les avait trouvés chez un camarade qui surveillait de près les résurgences du nazisme contrairement à lui</em> ».  <em>Ce journal,</em> continua-t-il, <em>avait été interdit. </em>Organe du <em>Bund nationaler Studenten,</em> il avait eu pour titre <em>Student im Volk- Étudiant dans le peuple.</em> Il avait reparu en juin 1961, et depuis mai 1962, il était publié par le NATIONAL-VERLAG qui appartenait à Waldemar Schütz, qui avait appartenu à l’Ordre des Junker &#8211; <em>Ordensjunker,</em> avant de devenir Hauptsturmführer de la SS. Schütz publiait aussi le <em>Deutsche Wochen-Zeitung </em>(DWZ), journal de la droite radicale, le REICHSRUF (L’Appel du Reich), organe du <em>Deutschen Reichs-Partei </em>(DRP) qui deviendra à partir de janvier 1965, l’organe du NPD, sous le titre <em>Deutsche Nachrichten</em> (Nouvelles allemandes). Les rédacteurs et collaborateurs du DWZ étaient d’anciens nazis, connus : Heinrich Härtle, Dr. Peter Kleist, Dr. Hans W. Hagen, Prof. Dr. Herbert Cysarz&#8230;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les DSA et DWZ partageaient des articles culturels. Un certain Peter Dehoust du DWZ avait signé dans le journal étudiant, DSA, une attaque contre Eugen Kogon, auteur d’un des premiers ouvrages sur le système nazi, <em>Der SS-Staat &#8211; Das System der deutschen Konzentrationslager</em> paru en 1946. Un certain Dietmar Holleck avait engagé au printemps 1966, une polémique avec le Professeur Dr. Helge Pross de Giessen qui avait pris position à la télévision contre l’expansion du radicalisme de droite à Giessen.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’avais de quoi faire ! Sur la pile de journaux nazis, il avait pris soin de déposer un mensuel de gauche, CIVIS, n° 12, 1966, qui s’interrogeait sur le retour des nazis.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens avoir lu quelques numéros du DAS, avec difficulté. J’ai retrouvé le carnet où j’avais collé les échanges épistolaires Pross-Dehoust-Holleck et relevé, avant de jeter les journaux, des bribes d’arguments et différentes dénominations des “rouges” étudiants, plus pour m’en amuser que pour les penser.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Aujourd’hui, la relecture des notes me sidère. Comme me sidère ma naïveté de l’époque. Le territoire politique s’était réduit pour moi aux « gauches – <em>die Linken</em> » qui, à l’université de Heidelberg, occupaient bruyamment le terrain. En fait, le renouveau nazi n&#8217;était qu&#8217;une forme de continuité et les mouvements étudiants, des formes de contestation qui tentaient d&#8217;ouvrir l&#8217;Allemagne sur autre chose. S&#8217;y manifestait aussi le mal-être de la nouvelle génération, fils, filles de parents compromis par leur adhésion ou leurs silences ou leurs compromis. </span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Et pourtant&#8230; dans cette ville sur les rives délicieuses du Neckar, les relents fascisoïdes se rencontraient avec une telle fréquence dans de menus détails de la vie quotidienne que j’étais en permanence traversée par une angoisse diffuse, insaisissable. Parfois même insue. Vous couriez vers un tramway sur le point de démarrer, pour gagner quelques mètres, au lieu d’entrer à l’avant, vous entriez par la porte du milieu, une fois sur deux, il se trouvait un conducteur pour fermer les portes sur vous et vous engueuler. <em>— Ce n’était pas l’entrée, das macht man nicht ! &#8230;</em> vous étiez donc coincé entre les deux portes. Dangereux et douloureux. Seule une remarque désobligeante sur «l’ordre» teuton me délivrait.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans une<em> Wirtshaus</em> où j’entendis un bonhomme embiéré tenir un discours nazi sur les Juifs, j’ai perdu mon sang-froid, quand j’ai vu des têtes opiner, j&#8217;ai ridiculement menacé l&#8217;individu avec un tabouret, s’il ne se taisait pas. Je me souviens encore de la surprise&#8230; et du silence. Aujourd&#8217;hui, je déposerai plainte.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une autre fois, j’étais dans un autobus à l’arrêt, une fillette traversa la rue en courant pour attraper de justesse l’autobus qui allait démarrer. Elle faillit se faire écraser. L’enfant était blanche à faire peur. L’autobus était plein de femmes d’un certain âge, mères ou grands-mères. On aurait pu penser que l’une d’elles s’occuperait de la fillette, l’apaiserait. Elle n’avait pas mis le pied dans l’autobus que celui-ci se transforma en basse-cour, elles houspillaient, injuriaient la fillette ! Je lâchai quelques remarques rageuses bien senties, les renvoyant à ce sésame de l&#8217;ordre teuton, <em>Das-macht-man-nicht </em> &#8211;  <em>Ça ne se fait pas !</em> L’autobus fit silence d’un coup. J’aurais préféré qu’on remette l’étrangère à sa place, mais non, même pas. J’avais crié plus fort qu’elles, et elles s’étaient tues. La secrétaire du <em>Romanisches Seminar, </em>avec qui j’aimais bavarder, m’avait dit un jour, au sujet du <em>Das-macht-man-nicht! </em><em>— Si vous tombez, ils ne vous aident pas à vous relever, au contraire ils vous donneront le coup de grâce !</em> Cette remarque qui faisait écho à celle d&#8217;une collègue, Idoine, rencontrée en Algérie, parlant d’un officier SS de Ravensbrück, qui achevait à coups de bottes la femme tombée à terre, avait insufflé une colère froide à mes remarques.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Parce que Rainer W. Fassbinder a su capter ce &#8216;fascisme&#8217; larvaire au quotidien, j’ai toujours eu des difficultés à voir ses films qui remuaient quelque part, ces angoisses diffuses qui parfois me submergeaient à Heidelberg.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans cette ville que je n’ai pas aimée, mon univers se limitait à l’Université et à la fréquentation d’étudiants, SDS en particulier, qui me rassuraient sur l’Allemagne. L’intense politisation de cette génération s’accompagnait d’une insolence qui me ravissait, moi qui en Allemagne avais toujours souffert, dans le quotidien, de « <em>l’untertanisme</em> » courant que l’on pourrait traduire comme un goût prononcé pour « la servitude volontaire ». Ces étudiants de gauche qui offraient des fleurs aux policiers qui, à l’époque, lors des manifestations, les précédaient à bicyclette comme de bons pères de famille, ces étudiants qui savaient réfuter — avec humour — des arguments douteux, en particulier le <em>früher </em>de la génération nazie, apportaient de l’oxygène à la germaniste que j’étais. J’assistais parfois à des réunions politiques, le foutoir gauchiste m’amusait, même s’il m’arrivait de percevoir ce quelque chose qui traverse toutes les formes de militantisme et qui n’est pas sans rapport avec le goût du pouvoir.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À L’ÉPOQUE, ce que je ressentais restait flou, de l’ordre de la sensation. L’emploi du terme <em>pouvoir</em> aujourd’hui est un effet rétroactif d’une expérience plus riche.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens d’une jeune ex-Brigadiste rouge, rencontrée chez une cousine à Bordighera, elle se disait férocement anti-communiste, antistalinienne. Elle s’était reconvertie dans l’animation culturelle, théâtrale. Quand je lui demandai ce qui l’intéressait dans cette nouvelle occupation, après quelques secondes de silence, elle dit : <em>— Il pottere sopra i gente —  le pouvoir sur les gens</em>. La lutte armée avait dû lui apporter quelques jouissances.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">AUJOURD&#8217;HUI, je sais que ce n’est pas le fascisoïde ordinaire qui est dangereux en soi — et de toute manière, avec ses mille facettes toujours se renouvelant, il est consubstantiel aux sociétés divisées (et pas seulement occidentales), certains même disent consubstantiel à l’humain (?), feignant de savoir ce qu’EST l’humain. Quoi qu’il en soit, le danger vient du <em>politique,</em> quand il vise à coloniser les imaginaires, à corseter les affects, à faire mousser les plus vils, quand, sous son impulsion, le disparate s’agglutine, quand le politique dénie la Loi, quand il parvient à donner en pâture à des haines intimes, ces Autres qu’il a pris soin d’exclure, fabriquant des points de fixation. Il est dangereux quand il réactive une tradition aux racines profondes. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Le ”national-conservateur” — anti-moderne, manichéen, férocement antisémite —  est antérieur au nazisme. Le journaliste Wilhelm Marr avait créé une <em>Ligue antisémite-Antisemitenliga,</em> en 1879, Adolf Stoeker, Prédicateur à la cour, et son Parti social-chrétien &#8211; <em>Christlichsozial Partei,</em> développaient aussi un programme antisémite en 1879. </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> En 1889, il existait deux partis antisémites au Reichstag. La première guerre mondiale radicalisera ces mouvements en Allemagne, mais pas seulement. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans les années 1966-1968, ces dangers n’existaient pas. </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:justify;">
<h3 style="text-align:right;"><strong><em><strong><em><strong><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong><span style="color:#800000;"><em>L&#8217;aveuglement politique comme forme d&#8217;ignorance  historique?</em></span></strong></span></em></strong></em></strong></em></strong></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ces deux années, je n’ai pas cherché à  <em>penser</em> le lien entre ce que je vivais au quotidien et ce qu’on désignait à tort comme un ‘retour’ du nazisme, analysé par CIVIS avec précision. À l&#8217;époque, je ne savais pas grand chose sur le nazisme, d&#8217;une part parce que j&#8217;en avais été protégée par un père prévoyant qui avait quitté l&#8217;Europe quand il comprit qu&#8217;une nouvelle guerre se préparait et ce dès 1934,  et d&#8217;autre part, parce que durant mes études de germaniste à la Sorbonne </span><span style="font-family:verdana,geneva;">(années 55)</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, le silence le plus compact pesait sur le </span><span style="font-family:verdana,geneva;">national-socialisme et la littérature des exilés. Ernst Jünger était préféré à Brecht, « trop politique », malgré ses succès foudroyants en 1956 et ses effets transformateurs sur le théâtre européen d&#8217;abord, et progressivement sur le théâtre aux quatre points cardinaux du globe. Mais peut-on, décemment, estimer le pathos militaro-romantique de Jünger comme a-politique ?</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Enfin, le nazisme — même toiletté — me paraissait sans avenir comme <em>mouvement politique</em>, presque exotique, alors que j’étais sensible aux formes &#8216;larvaires&#8217;, &#8216;fascisoïdes&#8217; qui continuaient à imprégner les corps, les têtes, le dire&#8230; Par manque de connaissances historiques, j&#8217;étais incapable de penser cette &#8216;résurgence&#8217; comme une continuité, effilochée certes, qui méritait d&#8217;être explorée.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D&#8217;où une question d&#8217;importance : est-il possible de penser <em>politiquement</em> sans savoirs historiques ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Et pourtant, le mensuel CIVIS  qui analysait la poussée électorale du NPD dans les années 1964-1966 dans différents <em>Länder,</em> le Bade-Wurtemberg, la Bavière, le Schlewig-Holstein, avançait des chiffres inquiétants. Dans les notes griffonnées, j’ai retrouvé les noms d’anciens nazis membres du nouveau NPD. Sur les onze membres du <em>Präsidium</em>, j’avais relevé 5 anciens combattants &#8211; <em>Ehemalige alte Kämpfer.</em> Wilhelm Gutmann, employé à Karlsruhe, fut un national-socialiste de la première heure, maire de Baden en 1933 ; Otto Theodor Brouwer, commerçant de Brême, était entré au NSDAP en 1931 ; Otto Hess, responsable de la propagande et de la formation avait adhéré au NSDAP en 1930, il était devenu Obersturmbannführer dans la SS.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La bête immonde était toujours là, un peu vieillie, défaite, mais pensant qu’elle avait l’avenir devant elle. Elle engraissait des deux côtés du rideau de fer. Métamorphoses de surface, mais non pas disparition. Et pas seulement parce que les pouvoirs démocratiques ou “socialistes” blanchirent d’anciens nazis. De part et d’autre, on usait d’arguments, de notions, méthodes, qui avaient été forgés ou consolidés durant le national-socialisme, sans même s’en rendre compte, tant les stéréotypes étaient entrés dans les langues européennes, dans les têtes. Dans la presse de la droite allemande, d’une manière très générale, les dénominations des «rouges» avaient des tonalités nazies, une même métaphorique bactériologique, réifiante, les mêmes stéréotypes, la même agressivité, l’appel au meurtre contre les «hordes bolchevistes». Discours qui ont balisé la trajectoire des balles sur Rudie Duschke en avril 1968 sur le Kurfürstendamm, au centre de Berlin.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les résurgences du passé n’étaient pas de simples vestiges un peu folkloriques, mais une composante du paysage politique allemand, autrichien, européen. Je n’avais aucune raison d’être rassurée. Comment effacer des années de discours et de pratiques fascistes ? Est-ce même possible ? La <em>Fraction Armée rouge</em>, les Brigades rouges en Italie furent aussi du côté du meurtre.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les exilés qui eurent le courage de revenir se disaient souvent horrifiés par ce qu’ils/elles entendaient. Élisabeth Hauptmann, collaboratrice de Brecht, employait le qualificatif « affreux &#8211; <em>schrecklich ».</em> Il leur fallait entreprendre un travail sur le langage, ré-élaborer les concepts, catégories détournés par le nazisme. Mais, de part et d’autre du rideau de fer, on leur rendit la tâche difficile, pour ne pas dire impossible.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans mes notes, je retrouve les mêmes lieux communs du discours nazi, le journal étudiant, <em>Deutsche Studentenanzeiger,</em> ne tentait pas même de renouveler le vocabulaire dans son rejet de la démocratie, comme dans les discours de Hitler, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">il était question </span><span style="font-family:verdana,geneva;">des <em>B</em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>onzes-Bonzen,</em> des <em>vauriens-Nichtstuern </em>du Parlement<em>, </em>le bolchevisme restait</span> <span style="font-family:verdana,geneva;"><em>le</em><em> </em><em>moyen</em> <em>d’internationalisation de l’âme &#8211; Mittel der seelischen Internationalisierung</em> ». Le DSA leur opposait « les valeurs morales et esthétiques éternelles &#8211; <em>ewigen sittlichen und äthetischen Werte</em> ». Même mépris pour l&#8217;art et la littérature modernes, « décadentes » qui « détruisent toute la culture européenne ». </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand le terme « juif » est absent, la critique de la nouvelle économie de marché suggère sa présence nocive. Mais, il n’est pas toujours absent. Quand Horkheimer, Adorno, commencent à interroger le national-socialisme, le DSA dénonce « ces folles paroles d’un groupe d’émigrants devenus à moitié fous de haine &#8211; <em>wirre Parolen einer vor Hass halb unsinnigen Gruppe von Emigranten </em>».  Et ce n’est évidemment pas de leur faute si ces « matadors » du discours délirant sont « Juifs, pour la plupart  &#8211; <em>Ist es unsere Schuld, dass  die Matadoren dieses blasphemischen Aberwitzes meistens Juden sind?</em>». Sociologie, Psychologie, Sciences politiques « en sont infestées &#8211; <em>infiziert</em> ». </span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans les années soixante, le <em>Miracle économique- Wirtschaftswunder</em> avait laissé sur le trottoir des petites villes et dans les campagnes, certaines couches sociales qui se tournaient vers le NPD — comme Parti du NON à l’ordre social existant. Et pas seulement en Allemagne. En France, c’est Poujade qui assumait cette fonction du refus. Des événements internationaux viennent souffler sur les braises encore chaudes : la capture d’Eichmann et son procès en 1961 attisent chez les nostalgiques, la haine du Juif d’autant plus ardente qu’Eichmann <em>and Co.</em> ont échoué, des Juifs ont survécu qui témoignent et jugent, osent juger, leurs bourreaux. Qui témoignent de l&#8217;Extermination. Prague et les chars soviétiques alimentaient de vieilles craintes. Etc.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les marais continuaient donc à fermenter et les odeurs nauséabondes ne gênaient pas grand monde.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À L’ÉPOQUE donc, les résurgences du passé n’étaient pas de simples vestiges un peu folkloriques. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Ces résurgences </span><span style="font-family:verdana,geneva;">et l&#8217;antinazisme induit — comme rejet moral — </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> participaient du refoulement général </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de l&#8217;Extermination des Juifs. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ne pas voir, ne pas entendre, ne pas voir ce qu&#8217;on a vu, ne pas entendre ce qu&#8217;on a entendu. L’aveuglement : une manière commode de se rassurer?  Comment éviter ses pièges en permanence ? Possible ? Car chaque époque a ses aveuglements. Par ignorance, complicité, paresse quand ce n&#8217;est pas, veulerie. Aujourd&#8217;hui, une majorité (droite/gauche confondues) ferme les yeux sur les effets ravageurs de la drogue (je ne parle pas même des effets physiques/psychiques qui deviendront des problèmes de santé sur le long terme, le coût en est déjà élevé), mais des effets politiques, économiques, des effets fascisoïdes sur la société. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur le long terme. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">On ferme les yeux sur tout ce que le trafic implique d&#8217;accepter en amont (intimidations, meurtre des paysans qui acceptent de se reconvertir, ou chassés de leurs terres, pouvoirs politiques gangrénés, <em>et cetera</em>), en aval (soutien financier des terrorismes divers, entre autres, consolidation des réseaux mafieux, créateurs avertis de misère sociale, malgré d&#8217;apparents enrichissements de petites gens. Etc.). Pour ne citer qu&#8217;un exemple, parmi quelques d&#8217;autres, lourds de menaces.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><strong><span style="color:#993300;">L’utopie compensatrice</span></strong></em></span></h3>
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Heidelberg, l’étroitesse de mes quelques univers ont eu des effets psychiques. C’est dans cette ville que j’ai écrit (dans ma tête), une utopie. J’écrivais dans les moments creux, c’est-à-dire dans les moyens de transport, habitant à la périphérie de la ville, j’avais le temps de m’évader mentalement vers un ailleurs rassurant.</span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>On était en l’an 16 000, dans une société sage et rationnelle, socialisée et cultivée, s’efforçant de développer des sujets pléniers, critiques et imaginatifs. (Je la construisais en creux cette société, par opposition à la barbarie de notre société — comme tous les utopistes, mais à l’époque, je ne le savais pas).</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Des fouilles récentes avaient révélé l’existence de sociétés anciennes dont on ne savait presque rien, qui auraient, disait-on, disparu dans un vaste cataclysme. Il s’agissait d’une sorte d’immense centre d’informations où avaient été réunis des documents sur les </em><em>«Crimes contre l’humanité au travers les âges». Des escouades de volontaires se mobilisèrent pour tenter de percer les mystères de ces sociétés disparues. Mon héros, un scientifique, se reconvertit et devint une sorte de professeur d’Histoire ancienne et de linguistique. Il commença par procéder de manière artisanale, un peu comme ces linguistes américains cherchant à comprendre le langage des populations ‘exotiques’ rencontrées. Un dur labeur. Avec ces fragments de connaissances, il entreprit la lecture des premiers ouvrages restaurés, entre autres, des documents qui portaient les mentions  «Colonialismes», </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>«Traite des Noirs», </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>«Fascismes»&#8230; Des étiquettes hiéroglyphiques. Il scrutait les pages, mais ne parvenait pas à comprendre ce que signifiaient les phrases lues, des agencements de hiéroglyphes qui ne faisaient plus sens. Car même quand il était parvenu à reconstruire la grammaire et le lexique de certains de ces discours, il ne comprenait pas. Pourquoi, par exemple, les femmes, les </em><em>Algériens, les Noirs &#8230; semblaient avoir été considéré/es comme inférieurs/res, avec des statuts spéciaux, infantilisants. Et eux-mêmes semblaient avoir tenu les femmes noires, algériennes sous tutelle. Les inconséquences étaient trop nombreuses, il pensait qu’il s’était fourvoyé.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>La présentation de l’état des recherches en la matière avait un immense succès. Quand il tentait d’éclairer certains des hiéroglyphes, peu nombreux, qu’il pensait avoir déchiffrés, tels </em>infériorité, supériorité, riche, pauvre, <em>le public riait comme on rit à une bonne blague. L’inclusion du féminin dans le masculin provoquait des incompréhensions qui ressemblaient à ces malentendus que les Jésuites produisaient à la Cour impériale de Chine. L’unisexe leur était incompréhensible. Certains se demandaient même si ces ancêtres lointains n’appartenaient pas à une race asexuée disparue. Les incongruités des sociétés anciennes produisaient de nouvelles incongruités, voire des illogismes, dans la société nouvelle! (J’avoue m’être beaucoup amusée à les produire).</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Un jour, le professeur d’Histoire ancienne confia le déchiffrement de documents d’Archives sur les colonialismes à un groupe d’étudiants/étudiantes, motivé/es et féru/es de linguistique. Ils/elles peinaient des semaines sur des fragments. Qu’entendait-on par «tenir le marché des nègres et de toutes autres marchandises», si «nègres» signifiait «Africain». Personne ne pouvant imaginer qu’un Africain puisse être une marchandise, ils se demandaient quelle était la valeur de ce mot dans ce texte. Les relevés les plus sophistiqués les conduisaient dans des labyrinthes de contradictions.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Même quand les signes </em>esclaves, battus de verges, marqués, lynchées pour adultère <em>&#8230; avaient été identifiés, ils restaient incompréhensibles, parce que ne produisant aucune représentation, le document étant incapable de livrer ce qui l&#8217;avait produit. Après des mois de durs labeurs, ils/elles s’avouèrent vaincus/ues, ce passé était devenu inaccessible. Ils/elles retournèrent à leur société ordonnée comme un jardin à la japonaise, sans mauvaises herbes&#8230; À leurs rires aussi.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je suis de ces individus qui, en permanence, doivent lutter contre le désordre qu’ils produisent, aussi la belle ordonnance de ma société utopique, si rationnelle, si policée, avait-elle fini par m’ennuyer. J’introduisis deux éléments perturbateurs. La folie de mon héros qui, après avoir découvert et restauré des documents iconographiques, fut pris d’hallucinations. Situation d’autant plus dramatique que la société se trouvait dans l’incapacité de l’aider, ignorant ce qu’était la folie&#8230; et ne comprenant pas ce qu’il disait. Il s’enfonça dans le silence. La compagne du professeur — démunie devant ce qu’elle ne pouvait pas comprendre — rédigea un mémoire sur <em>La nécessité de détruire les documents du passé, </em>qui avaient eu des effets aussi ravageurs. Elle suggérait qu’il n’était pas utile de continuer à perdre son temps à tenter de déchiffrer des documents d’archives produits par et dans des sociétés vraisemblablement si différentes de la société présente qu’ils resteraient à jamais des énigmes, un document, estimait-elle, était trop étroitement lié à son lieu de production&#8230; Si des humains, comme il semblerait, avaient été victimes d’autres humains dans ces sociétés passées, c’était un problème qui concernait ces sociétés et non leur société présente. <em>Laisser le mystère aux mystères,</em> concluait-elle. L’engouement disparut et avec lui la recherche. Seuls quelques-uns, quelques-unes s’obstinèrent. On leur avait donné ironiquement ce nom inconnu et indéchiffrable, <em>nègre</em>.  Le paradis restait donc sous la menace de ce lointain passé énigmatique.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’équilibre retrouvé, j’introduisis un second ver avec un personnage de femme qui, <em>aimant avoir le ventre plein,</em> refusait entre autres, la limitation des naissances — sans pour autant accepter de s’occuper des enfants mis au monde. Enfermée dans son désir de <em>ventre plein,</em> elle était sourde aux discours rationnels. Que faire dans une société qui semblait avoir si bien  domestiqué « le désir sauvage » qu’il était perçu comme une grave menace ? Que faire dans une société sans pouvoir de coercition ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je ne suis pas parvenue à résoudre le conflit !  Les disputes entre les partisans du <em>faire-avec</em> et ceux/celles qui craignaient la contagion étaient sans fin. Il importe d’ajouter que l’enfant, dans cette société, était au centre de toutes les préoccupations. La maternité était considérée comme un travail social, la future mère était l’objet d’attentions particulières, car on savait que les nuisances extérieures pouvaient atteindre le fœtus.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cette anti-héroïne avait eu pour modèle, une femme que j’avais rencontrée et qui m’avait étonnée, l’enfant, une fois “pondu”, ne l’intéressait plus, elle disait aimer l’état de femme enceinte. De fait, ses nombreux enfants poussèrent comme des plantes sauvages. Une étudiante rémoise, féministe pure et dure des années soixante-dix, me dit sensiblement la même chose. Mais elle avait eu la prudence de donner à son fils, un « père-poule », l&#8217;espèce, rare avant 1968, commençait à se reproduire. Le désir de maternité en devint plus énigmatique qu’il n’y paraissait dans les discours mythifiant et la femme et la maternité.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand j’ai quitté Heidelberg, j’ai oublié mon utopie qui fut un vaillant exercice de logique. Je glissais souvent sur des peaux de banane, les contradictions surgissaient à la pelle. Il n’est pas simple de penser une société radicalement différente de celle qui vous formate à votre insu. Pas simple de supprimer le vieux qui toujours nous habite. Où l’on bute sur les limites historiques de toute pensée, de toute entreprise, ce qui devrait rendre modeste quand on se retourne vers les aînés.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand, dans les années soixante-dix, à Reims, je travaillai sur <em>l’Utopie comme genre littéraire,</em> j’ai eu la surprise de découvrir que j’avais réinventé le genre, comme si le seul fait d’<em>utopiser</em> générait les lois du genre et ses logiques spécifiques. J’avais d’une certaine manière innové, en inversant le script utopique traditionnel suivant lequel, un héros civilisateur transforme un espace habité par des sauvages en espace politique, un <em>eu-topos</em>, modèle de société où les sauvages deviennent humains. Société qui persévère dans son être utopique grâce à de <em>Bonnes Lois</em> et à la conscience aiguë des menaces internes et externes qui planent sur tous les paradis. Mais, par goût de la contradiction, j’avais introduit dans l’<em>eu-topos </em>accompli, deux taupes, une anti-héroïne et un passé préhistorique si chargé qu’il détruisait qui cherchait à le déchiffrer. <em>A contrario</em>, j’ai compris pourquoi les utopistes, une fois la société paradisiaque créée, étaient obsédés par sa protection, pourquoi ils ne cessaient de développer une logique d’enfermement qui finissait par devenir menace pour l’utopie elle-même. Contradiction insoluble inscrite dans le projet utopique lui-même.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De toute évidence, à Heidelberg, mon désir d’harmonie et de transparence était devenu fou ! Manifestement à Heidelberg, l’utopie d’une société sans folies humaines fut un système de compensation pour une psyché soumise à dure épreuve dans le réel. Réel qui eut raison de mes échafaudages apaisants.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">« L’Utopie est d’abord le refus des conditions présentes, le refus de reconnaître les réalités comme les seules possibles, c’est donc le désir de l’impossible. Et si on n’exige pas ou ne veut pas l’impossible, le champ du possible devient toujours plus petit. &#8211; Utopie ist ja zunächst nichts weiter als die Weigerung, die gegebenen Bedingungen, die Realitäten als die einzig möglichen anzuerkennen, ist also der Drang nach dem Unmöglichen. Und wenn man das Unmögliche nicht verlangt oder will, wird der Bereich des Möglichen immer kleiner.» </span></em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em>Heiner Müller.   [Cité par Jan-Christoph Hauschild, HEINER MÜLLER oder Das Prinzip Zweifel, Eine Biographie Aufbau-Verlag, Berlin, 2001, p.7.]</em></span><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:center;">
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><span style="color:#993300;">Hambourg, l’envers de Heidelberg</span></em></span></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je quittais Heidelberg, chaque fois que c’était possible. Au printemps 1967, j’allais à Hambourg. Cette ville portuaire, ouverte sur le monde, fut pour moi de l’oxygène pur. J’en garde un souvenir lumineux. Les Rhénans, les Bavarois parlent avec dédain des Allemands du Nord, ces « prussiens », certains mêmes, parmi des amis-amies alémaniques, les considéraient comme responsables du nazisme. Un peu simplet ! Quoi qu’il en soit, le stéréotype du Prussien s’effondra durant mon séjour à Hambourg. Chaque jour des trois semaines passées dans cette ville portuaire fut marqué par de petits faits agréables qui disaient la convivialité, l’ouverture aux autres, où se manifestait un humour, teinté parfois d’une ironie fléchante. Passant devant l’immense propriété du magnat du pudding Ödker, un Hambourgeois dit en riant <em>Pulver macht  Pulver &#8211; La poudre fait de la poudre, </em>en faisant un double geste, avec une main, il  simulait la manipulation de l’argent, avec l’autre, il montrait la  tête, <em>was drin liegt </em>(ce qui est dedans) en ajoutant, <em>— les Allemands mangent trop de pudding&#8230; Ça explique beaucoup de choses  !</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Toutes les généralisations sont douteuses, mais je ne résiste pas à dire que dans le train-train de la vie quotidienne, à l’époque, <em>les</em> Hambourgeois m’ont paru nettement plus intéressants que <em>les</em> Heidelbergeois. Et tant pis pour les exceptions !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans une ville inconnue, j’ai pour habitude de marcher au hasard, sans plan précis. Pour m’y perdre. Au bout d’un certain temps de marche, j’ouvre un plan, pour essayer de repérer où j’ai abouti. À Hambourg, et nulle part ailleurs, il s’est toujours trouvé quelqu’un qui venait spontanément m’aider, au point que je n’osais plus ouvrir un plan dans la rue.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En fin d’après-midi, j’allais au port dont j’aimais l’atmosphère. D’un côté des collines verdoyantes aux allures de Suisse normande, de l’autre, une intense activité, toutes les trois minutes passait un nouveau bateau qui déclenchait le rituel du drapeau que l’on hisse et baisse pour saluer le navire de passage. Un langage de marins, codé certes, mais convivial, ouvert sur le monde. Vers seize heures, je me souviens encore, les éclairages ciel/mer étaient subtils.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’aimais ce grand port aux rives bucoliques où chaque après-midi, jour après jour, je nouais une conversation amusante avec un inconnu, un travailleur du port. J’ai découvert à l’époque, ce qu’on appelle le <em>parler populaire</em> allemand, l’équivalent du parler <em>titi-parisien</em>, fait d’une multitude de déplacements métaphoriques, métonymiques, où le <em>mât</em> devenait <em>pinsel (pinceau ou le pénis de la langue familière)</em>, le bateau <em>Kasten (boîte),</em> où moi-même, dans mon tailleur de cuir noir, je devenais <em>Schellfisch (morue).</em> La blague était constante, les réparties drôles, de petits feux d’artifice qui stimulaient à blanc les connections neuronales sur le qui-vive ! Il fallait comprendre vite et donner la répartie ! Des conversations pour le seul plaisir d’échanger avec une étrangère, souvent ponctuées par un jeu de devinette. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je proposais de deviner. Il était alors intéressant de voir comment se mettait en place un système de décodage social, de déductions logiques, parfois très fines, à partir de l’apparence, du comportement, d’une manière de parler, allemand en particulier. Si on ne devinait pas que je travaillais à l’Université, on me situait assez bien quand même. Je me souviens, l’un d‘eux avait regardé mes mains, pour dire ce que je n’étais pas. Un fin regard de prolétaire averti des différences sociales inscrites dans les corps. Et quand il m’arrivait de vouloir « remettre les pendules à l’heure », et de dire que mes parents étaient d&#8217;origine paysanne, on me regardait, souriait et disait très justement :<em> — Oui, Oui.., mais vous n’en êtes plus ! &#8211; Ja, Ja&#8230;, Sie gehören aber nicht mehr dazu!</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le matin de mon départ, avant de prendre le train, j’étais allée m’installer sur une terrasse qui avançait sur un petit lac intérieur, le temps était frais, mais très beau. La serveuse apporta à deux jeunes gens assez éloignés de ma table, une coupe somptueuse qui contenait un breuvage rosé, avec de la mousse. Je questionnai la serveuse : <em>—  un Berliner-Süsse</em> ! Deux minutes après, je vis arriver la serveuse avec la même coupe, <em>offerte par les deux messieurs là-bas. </em>Le vent léger avait porté ma question à l&#8217;oreille des jeunes gens<em>. </em>Puis, passant devant ma table, ils me demandèrent si j&#8217;avais aimé le breuvage.<em> </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce matin-là, j’abandonnai Hambourg pour retourner à Heidelberg — avec tristesse. Peu après, je songeai à écourter mon contrat de trois ans. Pour aller où ? Je l’ignorai, mais j’étais déterminée à ne pas retourner dans le secondaire, j’avais eu le sentiment d’avoir abandonné le bagne. Un conseiller pédagogique qui m’avait conseillé de «donner moins», d’apprendre à m’économiser, m’avait dit qu’à «à ce rythme» je ne résisterai pas longtemps. Mais je ne sais pas «f onctionner à l’économie » devant un auditoire d’élèves ou d’étudiants. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Seul, l’enseignement entrecoupé de journées d’études, de préparation, de recherches me convenait. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;ai aimé le travail avec les étudiants d&#8217;Heidelberg, qui m&#8217;ont beaucoup apporté, leur attention, leurs questions souvent pointues m&#8217;obligeaient à progresser. J’avais été chargée des cours de traduction de textes allemands en français, (l’équivalent du <em>thème</em> pour les Allemands), destinés aux étudiants de dernière année (niveau agrégation). Dans cette ville que je n&#8217;aimais pas, les amphithéâtres furent donc &#8216;mes&#8217; espaces utopiques, réputés pour être <em>dialogiques</em>. Les instances du <em>Romanisches Institut</em> m&#8217;avaient accordé un bien précieux dont j&#8217;ai besoin : une grande liberté dans le choix des méthodes, des textes à traduire, dans l&#8217;organisation du travail, qui n&#8217;a jamais obéi à des règles très académiques. Avec pour rançon, l&#8217;auto-exploitation permanente.</span></p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<h3 style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><span style="color:#993300;">Pas à ma place</span></em></span></h3>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Last but not least.</em> J’avais très vite compris que j’étais déplacée dans les instances culturelles des <em>Affaires étrangères</em>, dirigées à l’époque par M. le Professeur Cheval, ex-lecteur de l’université de Tübingen, dont j’avais suivi les cours de traduction, avec bonheur. Je me souviens encore de la traduction d’un poème de Jacques Prévert, qui narrait l’histoire de deux escargots endeuillés. <em>À  l&#8217;enterrement d&#8217;une feuille morte/Deux escargots s&#8217;en vont&#8230; </em>Prévert devint un auteur de chevet.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais si mon travail de lectrice à l’Université me passionnait, en revanche, mes rapports aux instances administratives françaises étaient souvent tendus, j’y étais mal à l’aise, pour de nombreuses raisons. Le travail à l’Institut français m’ennuyait, nous n’étions pas formés pour enseigner le français à des adultes étrangers. Les préparations des cours de traduction m’absorbant, je n’avais pas le temps de me former moi-même. D’où un sentiment de bricolage que je n’aimais pas. De plus, on attendait de moi des formes de représentation (cocktails, lectures&#8230;). Mais je ne suis pas mondaine. Pas assez diplomate, pas assez respectueuse des jeux sociaux. J’avais même tendance, dans certaines situations, à cultiver la provocation. Parfois même, c’était de la muflerie. Le réfractaire peut avoir des formes imbéciles. Je suis passée, je crois, à côté de rencontres qui auraient pu être intéressantes. Je n&#8217;ai pas le sens du réseau. Bref, je n’étais pas vraiment à ma place aux <em>Affaires étrangères</em>. Les raisons de partir s&#8217;accumulaient. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> Mai 68</em> survint. Les portes des universités françaises s&#8217;ouvraient plus largement, un poste de <em>Littérature comparée</em> était vacant au Collège universitaire de Reims, on y désirait une germaniste. Je m’empressai de mettre fin au contrat, malgré un traitement nettement plus intéressant qu’en France (presque le double). Mon détachement aux <em>Affaires étrangères</em> facilita le passage, je n’avais pas à demander un détachement du secondaire dans le supérieur, à un moment où les germanistes étaient un bien précieux parce que rare. Les responsables du <em>Romanisches Seminar</em> ont soutenu ma candidature par de bons rapports, soulignant la dimension dialogique des cours de traduction. Une nouvelle étape s’ouvrait.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je ne suis jamais retournée à Heidelberg. Une ex-étudiante, Wiltrud Eisenblätter, qui collecte fidèlement depuis 1968, les articles de presse sur Brecht, insiste pour que nous retournions ensemble sur les lieux de nos interminables discussions. Le salon de thé où nous bavardions n’aurait pas changé. Je remets toujours le projet à plus tard. La génération du <em>früher</em> a dû disparaître. Peut-être pourrai-je me réconcilier avec cette ville où enseigna Hegel et qui fut, au XIXe siècle, un foyer progressiste. Une ville où j’ai vécu deux ans, que je ne connais pas, je ne déambule, on l&#8217;aura compris, que dans les villes dont les habitants me séduisent, le seul paysage urbain ne suffisant pas à me faire marcher.</span></p>
<p style="text-align:justify;">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;">* À paraître sous le titre <em>Alice-du-pays-des-merveilles </em>dans le bourbier colonialiste.</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;">** Théâtre de l&#8217;Est parisien où fut joué l&#8217;<em>Opéra de quat&#8217;sous </em>en 1969, dans lequel jouait ce comédien. Travaillant sur ce texte, j&#8217;avais demandé à Guy Rétoré, de vouloir bien m&#8217;autoriser à assister au travail de mise en scène.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>felie pastorello-boidi</em></span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>******</strong></span></p>
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		<title>FRAGMENT 5) Portugal</title>
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		<pubDate>Mon, 26 Mar 2007 13:59:14 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[ 1974 &#8211; Voyage au Portugal « libéré »



Deux mois après la Révolution des œillets — 25 avril 1974 — j’allais au Portugal pour VOIR la fin d’un fascisme presque cinquantenaire (1928-1974), ayant pour conséquence la décolonisation de l’empire colonial portugais.
Du temps qui paraît aujourd’hui antédiluvien, où le Quartier latin n’était pas encore sébastopolisé par [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbmc.wordpress.com&blog=840558&post=12&subd=fpbmc&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><h1 style="text-align:center;"><span style="color:#993300;"> 1974 &#8211; Voyage au Portugal « libéré »</span></h1>
<p><span style="color:#993300;"><strong><em><br />
</em></strong></span></p>
<p align="justify">
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Deux mois après la Révolution des œillets — 25 avril 1974 — j’allais au <a href="http://fpbmc.wordpress.com/quest-ce-a-dire/introduction/">Portugal </a>pour VOIR la fin d’un fascisme presque cinquantenaire (1928-1974), ayant pour conséquence la décolonisation de l’empire colonial portugais.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Du temps qui paraît aujourd’hui antédiluvien, où le Quartier latin n’était pas encore sébastopolisé par les fripes et la bouffe, où le Quartier latin avait des librairies nombreuses, voire des librairies poétiques, tenues par des poètes, la librairie de François Maspero — un îlot utopique — offrait une documentation riche sur tous les mouvements de libération. En 1972 avait paru <em>L’Angola au coeur des tempêtes</em> de Basil Davidson, dans la mythique collection des Cahiers libres 246-247 que j’avais lu d’une traite, l’auteur dressait l’histoire de la colonisation portugaise, si semblable à toutes les colonisations des puissances européennes. Mêmes actants économiques, mêmes mépris pour les populations colonisées, mêmes déplacements de populations, mêmes spoliations, mêmes complicités dans toutes les couches de la population. Et cetera.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les plus optimistes n’auraient pas osé imaginer que deux ans plus tard, des militaires mettraient fin au régime de Salazar et aux guerres coloniales menées par le pouvoir portugais. Le 25 avril 1974 reste une date majeure pour tous les anti-colonialistes, une date chargée d’émotions.</span></p>
<p style="padding-left:30px;" align="right"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#000080;"><em>« Le pouvoir colonial est issu de la force armée et il ne peut disparaître que par la mort de celle-ci ».</em> Gomes Araujo, général portugais.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens encore des battements de cœur quand j’entendis le récit de la nuit mouvementée du jeudi 25 avril 1974 1) : des capitaines de l’armée salazariste, coloniale, Otelo de Carvalho, Melo Antunes, Vasco Lourenço avaient marché sur Lisbonne, occupé les points stratégiques avec pour mots d’ordre les trois D <em>Démocratie, décolonisation, développement </em>par opposition aux trois F du pouvoir Salazar :<em> fado, Fàtima, football</em>. Une révolution de militaires au nom de fleur, les œillets, du nom de la place où les paysannes vendent les fleurs de saison. Des soldats de « L’oublié de l’Europe » 2) arboraient un œillet rouge dans le canon du fusil. Une révolution de militaires qui avait mis les dignitaires fascistes dans un avion à destination du Brésil, mettant fin à une des plus longues dictatures européennes. Et qui, ce 25 avril, proclamait un objectif : « rendre la parole au peuple » en organisant des élections libres.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’achetai la très belle affiche que Viera da Silva créa pour célébrer ce changement et je l’épinglai dans mon entrée. Le 1er mai 1974, je vibrai de loin avec les Portugais en liesse. J’aime ces moments où toutes les utopies paraissent possibles, où les rancœurs semblent se dissoudre, où le paradis pour lequel nous ne sommes pas faits, semble s’ouvrir, le temps de nous laisser des regrets nostalgiques pour pouvoir recommencer.</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"><em>Avoir/ ne pas avoir le regard de son œil</em></span></strong></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand je pris l’avion pour Lisbonne, j’avais donc la tête pleine d‘images, d’informations, d’analyses. C’était une époque où je lisais régulièrement les grands journaux, les hebdomadaires nationaux, <em>Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, L’Express,</em> mais aussi de petits journaux militants, nombreux à l’époque, que les étudiants de tendances diverses diffusaient. Je me souviens encore du sigle MRPP qui ponctuait les pages de <em>Libération</em> sur le Portugal libéré, le MRPP était un mouvement d’extrême-gauche dont <em>Libération </em>vantait les mérites révolutionnaires.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Déambulant dans Lisbonne, je commençai par constater qu’il y avait peu de rapport entre ce que j’avais lu et ce que je voyais. D’un côté, la population, de l’autre les soldats de la Révolution des œillets qui marchaient par groupe de deux, trois dans la ville. Nettement séparés. J’avais le sentiment diffus que la population regardait les militaires avec quelque distance. Voire méfiance. Un curieux spectacle, en bordure de mer, des files de voitures où, assis dans la voiture, on goûtait l’air de la mer… Bref un calme plat, la fièvre était tombée. Comme un sentiment de gueule de bois après la fête.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ça et là, surtout à Porto, des groupes de discussion. Je m’arrêtais chaque fois que je voyais un attroupement.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un jour, j’assistai à un combat de coqs très pénible, un homme d’un âge certain qui disait avoir passé une partie de sa vie en prison, était aux prises avec un jeune coq très agressif, il était question du mariage civil et religieux. Dans sa manière de discuter, à la limite de la provocation physique, le jeune avait, à mes yeux, quelque chose de “fascisant”. Pas un combat d’idées, mais un combat de coqs dont un seul doit sortir victorieux après avoir mis à terre l’adversaire. Scène désagréable. En fait, le jeune ne discutait pas, il asticotait haineusement un vieux militant qui se disait communiste. Des jeunes gens, qui assistaient à ce combat et soutenaient le jeune coq, distribuèrent des tracts au sigle du MRPP. Surprise. Mais, une hirondelle ne fait pas le printemps, je continuais à déambuler et à observer. Et plus j’observais, plus s’effritait ce que je croyais savoir, l’écart devenait si béant que j’en étais désemparée. Je pensais être informée — et je ne savais RIEN.</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"><em>Avoir les oreilles de sa tête</em></span></strong></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’allai à Coimbra, chez une collègue, Maria D., que j’avais rencontrée aux Archives Brecht. Elle me fit rencontrer des gens de gauche appartenant à différentes tendances, allant des communistes orthodoxes aux communistes dissidents en passant par le Parti populaire démocratique (PPD), le Parti social-démocrate, le Mouvement démocratique populaire (MDP), dont un responsable, ami de ma collègue, me décrivit le travail militant que son parti faisait dans les campagnes (construire une route, amener l’eau, etc.). Tous les partis préparaient les premières élections du 25 avril 1975. La concurrence semblait féroce. Parfois, le sentiment confus et furtif, qu’ON parlait à la place du peuple, si longtemps muselé. Certains craignaient que le Nord ne votât à droite. Nouvelle surprise.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Grâce à cette collègue, je fus reçue par des responsables communistes. Je me souviens avoir été gênée, voire agacée par leur prudence. Il fallait montrer patte blanche. J’ai eu le sentiment étrange et désagréable d’entrer dans une forteresse. Je ne cherchais aucun secret d’État, aucune information confidentielle, je désirais comprendre ce qui se passait, et vers où allait le Portugal, ce pays que j’avais visité du temps de Salazar, avec mes parents, et que j’avais beaucoup aimé, par contraste. Quittant l’Espagne franquiste et la rudesse brutale de ses policiers, nous avions été agréablement surpris par la courtoisie des Portugais, à la frontière. L’adolescente que j’étais avait été impressionnée par ces policiers, élégants, dans leur tenue blanche et leur “casquette d’aviateur”, qui souhaitaient la bienvenue dans leur pays ! Cette courtoisie fut aussi celle de tous les Portugais rencontrés en un mois. Après l’Espagne, où ma sœur et moi-même, nous nous faisions insulter, parce que portant des pantalons sans avoir de couilles, c’était bienfaisant. Et ça ne s’oublie pas. De fait, j’ai gardé pour le Portugal une sorte de tendresse.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les communistes me firent découvrir les mensonges grossiers — un euphémisme — de l’Église catholique. Ainsi, par exemple, des photographies de malades atteints du scorbut ou la lèpre servaient à illustrer les tortures que les communistes infligeaient aux chrétiens. C’était si grossier que j’ai eu des doutes, entendant dans ces propos une sorte de propagande antireligieuse, je me mis à fréquenter les églises. J’emportais toutes les feuilles de choux qui traînaient sur les tables. De fait, la propagande anticommuniste y était massive — et incroyablement primaire. Une grossièreté à donner la nausée tant elle disait le mépris de ce « bon peuple » que l’on voulait protéger. D’autres militants me confirmèrent ce type de propagande, des paysans leur avaient demandé s’il était vrai que, dans les pays de l’Est, « les communistes tuaient les personnes âgées ». Entre autres.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’Église catholique préparait les élections à sa manière 3).</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je questionnai Maria D., sur <em>lesdits</em> MRPP censés jouer un rôle si important dans la vie politique. C’étaient des groupuscules très minoritaires, elle semblait douter de la sincérité de leur engagement “révolutionnaire”. Parmi eux, d’anciens étudiants fascistes du temps de Salazar, qui, portés par le vent de l’Histoire, avaient changé de bord 4). Elle avait été dénoncée « comme rouge » par des étudiants, parce qu’elle travaillait sur Brecht et s’efforçait de diffuser la contraception en milieu paysan. À l’université de Coimbra, on ne les prenait pas au sérieux, leur agressivité, leurs revendications apparemment très utopiques (plus d’examens, diplômes accordés à tous… et j’en passe), « bloquaient la démocratisation de la vie universitaire ». Bref, elle était critique et méfiante.</span></p>
<p align="justify">
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"><em>Perdre de sa naïveté</em></span></strong></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est au Portugal que j’ai compris les effets à long terme d’une dictacture, on n’en sort pas intact, on ne peut pas en sortir intact, les processus de décolonisation internes sont longs, douloureux. Qu’un parti d’opposition qui a travaillé dans la clandestinité, payé un lourd tribut à la dictature, n’est pas le plus apte à gouverner, les risques d’établir par trop de rigidité, une nouvelle dictature sont sérieux. Lors de ces passages d’une forme sociale à une autre, la société malade a besoin d’être traitée avec prudence, voire avec mollesse. Le socialiste Mario Soares, dans sa mollesse même, me paraissait le plus apte à stabiliser un processus fragile.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> C’est encore durant ce séjour dans le Portugal en voie de démocratisation que j’ai compris comment était fabriquée l’information dans les journaux militants européens. Je croisais aux abords des sièges politiques, des jeunes gens de différentes nationalités, (français, allemands, italiens), qui pressés, retrouvaient leurs homologues au Portugal et rapportaient dans leurs pays respectifs, les informations recueillies comme des paroles d’évangile. On restait entre soi, pour la foi, c’est plus sûr. D’une manière assez générale, les jeunes militants (mais pas seulement) n’aiment pas la réalité, ils la transforment au gré des désirs et finissent le plus souvent par devenir aveugles à tout ce qui déborde leurs désirs. De ce point de vue, les universités de Heidelberg, de Reims, furent des postes d’observation privilégiés dans les années 1968-1970.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> J’ai souvent repensé en déambulant aux films de Godard et Gorin <em>Tout va bien, Letter to Jane,</em> vus trois ans auparavant. Les auteurs démontaient avec lucidité, les modes de recouvrement idéologique dans les médias.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Dois-je dire qu’à mon retour du Portugal, j’ai fait d’énormes économies, ne lisant plus la presse qu’avec modération ? Je devins aussi une critique impitoyable des journaux militants que des étudiants me vendaient et que j’avais jusque-là achetés sans les lire attentivement. Je ne supportais plus les propos pseudo-théoriques, généraux, sans grand rapports avec la réalité. Ma hargne critique étant à la mesure de ma naïveté crédule.</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;color:#993300;"><em>Le gris de la pauvreté</em></span></strong></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’autres souvenirs affleurent, moyennement agréables. J’ai été draguée, non parce que mes charmes étaient irrésistibles, mais parce que femme d’un pays riche. Des jeunes gens, parfois bien faits de leur personne, mais pas toujours, attendaient leur ‘mouches à miel’ ou supposées telles, aux points “touristiques”.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> À Lisbonne, le premier dragueur était jeune, de petite taille, maigrelet, à en juger par sa dentition ravagée, très pauvre. Il espérait gagner quelques sous en m’emmenant dans des boîtes à fado ou des restaurants. Je compris très vite, malgré ma naïveté chronique, de quoi il retournait, ne voulant pas blesser, je l’acceptai comme guide, mais toujours gardant l’initiative. Par curiosité, je le suivis dans une boîte, “réputée” disait-il. De la musique à vous déchirer les tympans, des banquettes recouvertes de coussins, un éclairage minimal… <em>Qu’y fait-on ? </em>ai-je demandé pince-sans-rire. On écoutait la musique, qui n’était pas le fado ! Les relations se clarifièrent au fil de la conversation, mais je restai sur la défensive ce qui limite la qualité des relations. Le ton aigre, voire agressif, disait les frustrations, l’intériorisation des normes sociales. <em>Il se disait étonné qu’un professeur d’université acceptât de parler avec lui. Au Portugal, le fossé entre les classes était grand, trop grand. Il voulait quitter le pays, il avait un frère en Suisse, il espérait pouvoir le rejoindre</em>… De pauvres rêves, de pauvres stratégies de survie, de pauvres explications, de pauvres excuses, du bricolage intellectuel. J’écoutais, je posais des questions auxquelles il ne répondait pas. Le politique n’était pas son affaire. Il semblait ne rien attendre des changements en cours. Il s’étonnait que je m’intéresse à la « révolution des œillets ». Je m&#8217;étonnais de son a-politisme affiché. À ses côtés, je mesurais le ronflant des formules politiques. Une affaire de riche ? De bien nourri ? Qui sait ? Il se fatigua à marcher à mes côtés. Le 3è jour, il ne vint pas au rendez-vous. Pas assez bien nourri pour marcher des heures durant. Je ne saurai donc jamais d’où il venait. Pourquoi il en était venu à draguer et si la drague permettait de vivoter ? Et pourquoi la drague ? Il n’avait rien d’un don juan, il suintait la pauvreté, la sous-alimentation.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> La pauvreté est triste. Une banalité qu’il faut répéter. Les bricolages, les stratégies de survie qu’elle génère chez certains individus, sont tristes, pauvrement rapaces. Comment se satisfaire de sociétés où tant d’individus sont laissés en friche au point de devenir incapables de regarder plus loin que leur bout de nez ?</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Porto, le second dragueur était plus âgé, dans les 38 ans. Il avait pris la parole, une parole confuse, lors du combat de coqs entre le MRPP et le vieux militant communiste, il m’avait expliqué les enjeux de la discussion et traduisait ce que je comprenais pas. Il se fit rabrouer par un adversaire qui lui conseilla de « fermer sa gueule », « on ne parle pas politique quand on vit des femmes ! ». Un mac ? Il m’invita à prendre un pot, j’acceptai. Quand, au moment de régler sa consommation, il s’esclaffa, <em>il était très en retard, il devait prendre un taxi pour rentrer chez lui, et n’avait plus d’argent !,</em> je flairai l’arnaque. Je payai ma consommation et le saluai.</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Coimbra, dans un café, je n’étais pas assise qu’un homme jeune se leva et se présenta avec humour. Il disait aimer parler avec les étrangers et donc si… Il était cultivé, savait parler de sa ville, de son pays, de son histoire. À sa manière de marcher, de parler, il me rappelait un ami homosexuel. Quand il comprit que j’étais attendue, il m’accompagna et prit congé. Avec lui aussi, je n’ai pas pu discuter politique. Les réponses étaient vagues.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> S’accommoderait-on de la dictature ? Rude question dont je n’osais pas explorer les implications.</span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong></span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans l’avion du retour, j’étais fort mélancolique. Les œillets de la révolution s’étaient rapidement fânés et l’intensité de mon empathie devenait un brin ridicule. <em>Fading Dream,</em> pouvais-je lire, sans sourciller, un an plus tard dans le Time du lundi 11 août 1975 5).</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Pina Bausch a-t-elle songé à la révolution des œillets quand elle créa <em>Nelken </em>(1982), ce somptueux spectacle, resté inégalé ? Au début du spectacle, les danseurs pénétraient tels des oiseaux dans un champ d’œillets, en douceur et légèreté. Le spectacle s’achevait sur un champ d’œillets saccagés. Métaphore visuelle de nos ratés. Mais les œillets refleurissent, les échecs sont relatifs. <em>La marche du crabe </em>6).</span></p>
<p align="justify"><strong>&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;</strong></p>
<blockquote>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">1. La police politique, la PIDE (Police internationale de défense de l’État) tenta de résister. Blessant des manifestant et faisant six morts.<br />
</span>
</p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;"> 2. Les démocraties européennes s’accommodaient des dictatures portugaise et espagnole, qui avaient le mérite, à leurs yeux, de figer ces pays dans des structures archaïques, maintenant ces pays à un très bas niveau économique, à un moment où des formes ravageuses de concurrence économique commencent à se déchaîner. Nul soutien donc aux tentatives de coups d’État contre le régime. Dont celui du 16 mars 1974.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">3. Si l&#8217;Église comme institution faisait bloc, il importe de rappeler que le clergé et les fidèles étaient plus divisés ; en décembre 1972, à Lisbonne, dans la chapelle du Rato, des chrétiens qui s&#8217;interrogeaient sur la durée des guerres coloniales, furent délogés par la police.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">4. Les conversions politiques (droite/gauche ou gauche/droite) n’ont pas encore, à ma connaissance, fait l’objet d’études historiques, or ces transfuges jouent un rôle non négligeable dans les périodes de transformation politique et dans la continuité d’un certain vocabulaire. Les exemples ne manquent pas (communistes passant chez les nazis dans l’Allemagne de 33, nazis devenant communistes en RDA, apparatchicks communistes devenant des chefs d’entreprises capitalistes, aux mœurs parfois mafieuses, fascistes passant à l’extrême gauche quand les dictatures s’effondrent). Et cetera.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">5. Le <em>Time</em> consacrait la couverture à la crise de 1975 : 3 portraits enserrés entre le marteau et la faucille, deux civils, un béret &#8211; 3 RED THREAT IN PORTUGAL, President Francisco da Costa Gomes, Premier Vasco dos Santos Gonçalves and Internal Security Forces Commander Otelo Saraiva de Carvalho. Titre de l’article : Western Europe’s First Communist Country?</span></p>
<p align="justify"><span style="font-family:verdana,geneva;">6. Le crabe avance en oblique, démarche ambiguë qui intrigua la pensée grecque. Cf. Marcel DÉTIENNE et Jacques VERNANT, <em>Les ruses de l’intelligence </em>(1974). Les auteurs y décrivent les liens qui existent entre des figures mythiques et des animaux perçus comme étranges par les Grecs. « L’allure de ce polypode est d’autant plus inquiétante qu’il est équipé de pattes torses et qu’il porte devant sa carapace deux pinces énormes » [p. 254]. Traits qui évoquent de manière insistante, Hephaistos, ce « dieu aux pieds courbes, aux membres tordus, […] cagneux », auquel le crabe est associé dans l’île de Lemnos [id., p. 255].</span></p>
</blockquote>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>********</strong></span></p>
<p align="center"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>feliepastorello-boidi</em></span></p>
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